« L'Afrique ne demande pas la charité. » La phrase est tombée le 24 septembre à la tribune des Nations unies, à New York, dans la bouche de John Dramani Mahama. Le président ghanéen y a réclamé un partenariat « d'égal à égal », des financements longs et bon marché pour les économies en développement, et au moins deux sièges permanents pour l'Afrique au Conseil de sécurité, en rappelant qu'un milliard et demi d'Africains, près d'un habitant de la planète sur cinq, n'y disposent d'aucune voix permanente. L'argument n'a rien de neuf. Venu d'Accra, il pèse un peu plus lourd qu'ailleurs : c'est ici qu'est née, en 1957, la première nation indépendante d'Afrique subsaharienne, et son fondateur rêvait déjà d'un continent parlant d'une seule voix.
Le pays tient dans un rectangle d'environ 238 000 kilomètres carrés, à peine moins que le Royaume-Uni, ouvert au sud sur le golfe de Guinée. La côte, frangée de lagunes, égrène un chapelet de forts et de châteaux blanchis à la chaux, bâtis tour à tour par les Portugais, les Néerlandais, les Danois et les Britanniques. Derrière commence la forêt humide, domaine du cacao. Plus haut, la savane file, sèche et plate, jusqu'à la frontière du Burkina Faso. Au milieu s'étale une nappe d'eau que l'on repère depuis l'espace : le lac Volta, né en 1965 du barrage d'Akosombo, reste le plus vaste lac artificiel du monde par sa superficie. Près de trente-cinq millions d'habitants vivent sur ce territoire, massés pour beaucoup autour d'Accra et de Kumasi, l'ancienne capitale de l'empire ashanti.
L'or a donné au pays son premier nom. Quand les Portugais élèvent le château d'Elmina en 1482, c'est pour le métal que l'on troque avec les royaumes de l'intérieur ; deux siècles plus tard, les cales se remplissent d'hommes, et la Côte-de-l'Or devient l'un des grands comptoirs de la traite atlantique. Dans la forêt, l'empire ashanti tient les Britanniques en respect pendant la plus grande partie du XIXe siècle, au fil de plusieurs guerres, avant d'être annexé en 1902. Une anecdote a survécu à la conquête. En 1900, le gouverneur Frederick Hodgson exigea de s'asseoir sur le Tabouret d'or, trône sacré où les Ashanti voient l'âme de leur nation. Le soulèvement qui suivit fut écrasé. Le tabouret, lui, resta caché, et les Britanniques ne mirent jamais la main dessus.
Le 6 mars 1957, à minuit, Kwame Nkrumah lance à la foule d'Accra que le Ghana est « libre pour toujours ».
Le nouvel État emprunte son nom à un empire médiéval du Sahel qui n'a jamais touché ces terres, choix d'érudit panafricain qui dit assez l'ambition du moment. Elle tourne court. Nkrumah instaure le parti unique en 1964 et se trouve renversé deux ans plus tard par l'armée, alors qu'il est en route pour Hanoï. Suivent quinze années de putschs, de juntes et de brefs intermèdes civils, jusqu'au coup d'État du 31 décembre 1981 qui installe durablement au pouvoir le lieutenant d'aviation Jerry Rawlings, déjà auteur d'un premier putsch en 1979. C'est pourtant ce même Rawlings, converti au multipartisme sous la pression de la rue et des bailleurs, qui fait adopter la Constitution de 1992. Depuis, le pays vote tous les quatre ans et le pouvoir change de mains avec une régularité d'horloge : John Kufuor en 2000, John Atta Mills en 2008 avec moins d'un point d'avance, Nana Akufo-Addo en 2016, puis le retour de Mahama en décembre 2024, élu avec près de 57 % des voix face au vice-président sortant Mahamudu Bawumia. Celui-ci a reconnu sa défaite dès le lendemain du scrutin, avant même la proclamation officielle.
Le vainqueur connaît la maison. Vice-président de Mills, Mahama avait hérité de la présidence à la mort de celui-ci en juillet 2012, remporté l'élection suivante, puis perdu deux fois de suite, en 2016 et en 2020. Son retour doit beaucoup à la colère sociale : fin 2022, l'inflation a dépassé 50 %, le cedi s'est effondré et Accra a cessé d'honorer une large part de sa dette extérieure, avant de signer en 2023 un programme de trois milliards de dollars avec le Fonds monétaire international.
Le redressement a été rapide, plus rapide qu'on ne l'annonçait. Le FMI a bouclé en juillet la dernière revue de ce plan de sauvetage et l'a remplacé par un instrument de suivi sans décaissement, sur trois ans. La hausse des prix est retombée autour de 5 % sur un an en août. La mine a fait le gros du travail : premier producteur d'or d'Afrique, le Ghana profite à plein de l'envolée des cours, au point que les exportations d'or ont dépassé douze milliards de dollars au premier semestre, selon les chiffres officiels relayés par la presse économique. Le cacao, dont le pays est le deuxième producteur mondial derrière la Côte d'Ivoire, et le pétrole extrait au large depuis 2010 complètent un trio de rentes qui fait vivre l'État.
Reste le revers de la médaille, visible à l'œil nu. Dans les régions forestières, l'orpaillage clandestin, le galamsey, a éventré des plantations de cacao et teint en ocre des rivières comme la Pra ou l'Ankobra, au point que la compagnie des eaux a dû, à plusieurs reprises, réduire sa production faute de pouvoir traiter une eau chargée de boue. Aucun gouvernement n'en est venu à bout. Celui de Mahama promet la fermeté. Les chercheurs d'or illégaux sont le plus souvent des jeunes sans autre revenu, et les protections politiques locales ne manquent pas. Rien ne garantit que le boom aurifère, cette fois, laissera davantage derrière lui que des trous d'eau et des fortunes éclair.
Qui paiera la transition, sinon les Ghanéens eux-mêmes ? C'est au fond la question que Mahama portait à New York, en réclamant des prêts moins chers plutôt que de l'aide. Le premier examen du nouveau programme par les équipes du FMI est attendu en octobre.