En avril 2023, un sondage publié par le quotidien Prensa Libre accordait 0,7 % des intentions de vote à Bernardo Arévalo. Deux mois plus tard, le candidat du Movimiento Semilla, un universitaire que la plupart des Guatémaltèques auraient eu du mal à reconnaître dans la rue, se qualifiait pour le second tour de la présidentielle avec un peu plus de 650 000 voix, derrière l'ancienne première dame Sandra Torres. Entre-temps, une courte vidéo circulait sur TikTok, où le candidat se découvrait fan de Taylor Swift. Elle a dopé sa campagne du premier tour.
Le 20 août 2023, il l'emportait avec près de 61 % des suffrages valides.
L'homme vient de loin, au sens propre. Bernardo Arévalo de León est né le 7 octobre 1958 à Montevideo, en Uruguay, où vivait alors son père, Juan José Arévalo, président du Guatemala de 1945 à 1951 et figure de la révolution d'octobre 1944, chassé du pays comme tant d'autres réformateurs après le coup d'État de 1954 soutenu par la CIA. Il fête aujourd'hui ses 68 ans. La famille quitte l'Uruguay avant ses deux ans, puis l'enfance se déroule au gré de l'exil, entre le Venezuela, le Mexique et le Chili. Il n'a que quinze ans lorsqu'il rentre au Guatemala et s'assoit sur les bancs du Liceo Guatemala, un établissement catholique privé de la capitale.
La suite a peu à voir avec le parcours d'un tribun. Licence de sociologie à l'Université hébraïque de Jérusalem, à l'époque où son père représente le Guatemala en Israël, puis doctorat de philosophie et d'anthropologie sociale à Utrecht. Il entre dans la diplomatie (il parle cinq langues, dont l'hébreu), sert à l'ambassade en Israël dans les années 1980, devient vice-ministre des Affaires étrangères en 1994 et ambassadeur en Espagne l'année suivante. Après les accords de paix de 1996, qui referment trente-six ans de guerre civile, il bascule dans le métier plus confidentiel de la consolidation de la paix, jusqu'à diriger des programmes pour l'ONG Interpeace, à Genève.
La politique le rattrape en 2015, quand des milliers de manifestants réclament la démission du président Otto Pérez Molina, emporté par le scandale de corruption douanière de La Línea. Il rejoint alors Semilla, un cercle de réflexion né de ce bouillonnement, qui deviendra un parti. Arévalo entre au Congrès en 2019, sur la liste nationale, et en prend la tête du groupe parlementaire avant d'être élu secrétaire général du parti en mai 2022. Sa victoire de 2023 ne lui ouvre pas les portes du palais national pour autant. Le ministère public, dirigé depuis 2018 par Consuelo Porras, accusée par Washington d'entraver la lutte anticorruption puis sanctionnée par l'Union européenne, se lance avec le procureur Rafael Curruchiche et le juge Fredy Orellana dans une offensive judiciaire contre le parti vainqueur. Suspension de Semilla pour de prétendues signatures falsifiées, perquisition au Tribunal suprême électoral pour y saisir des procès-verbaux du scrutin. « Ce qui se passe au Guatemala fait partie de ce processus de coup d'État », accuse le président élu le 30 septembre 2023. Les pressions internationales ont compté, la Cour constitutionnelle aussi. Il prête finalement serment le 15 janvier 2024, un peu après minuit, au terme d'une journée de marchandages au Congrès qui a repoussé la cérémonie de plusieurs heures.
Commencent alors plus de deux années de cohabitation forcée avec une procureure générale qu'il accusait d'avoir voulu l'empêcher de gouverner, et que la loi ne lui permettait pas de congédier. Il a attendu la fin du mandat de Consuelo Porras. Au début du mois de mai 2026, il a choisi parmi six finalistes Gabriel Estuardo García Luna, ancien juge de cour d'appel et professeur à l'université Rafael Landívar, en invoquant « la nécessité impérieuse d'avoir des personnes intègres à la tête de nos institutions ». Le nouveau procureur prend ses fonctions le 17 mai. Trois jours plus tard, Curruchiche est destitué et son parquet spécial contre l'impunité, la FECI, mis en liquidation au motif qu'il avait « perdu sa crédibilité auprès des citoyens ».
Le prix a été lourd.
Semilla n'existe plus. En mars 2026, la Cour constitutionnelle a rejeté à l'unanimité les derniers recours contre la dissolution ordonnée par le juge Orellana dès novembre 2024, et le parti ne pourra plus utiliser son nom ni son emblème pendant dix ans. Le bloc de vingt-trois députés s'est scindé, une partie des fidèles du président rebâtissant une formation baptisée Raíces, enregistrée le 7 septembre par le tribunal électoral, qui devient le vingt-septième parti autorisé à concourir. Rien ne dit qu'elle saura retrouver l'élan de 2023 sans son candidat naturel, puisque la Constitution guatémaltèque interdit toute réélection.
Le reste du mandat se joue sur un terrain où l'ancien diplomate est moins à l'aise. En janvier, des mutineries coordonnées dans trois prisons ont conduit à la prise en otage de 46 gardiens, puis à l'assassinat de sept policiers par des gangs. Il a décrété l'état de siège pour trente jours. Fin août, la hausse des carburants a déclenché douze jours de blocages routiers, jusqu'à vingt-quatre points coupés simultanément et les deux principaux passages vers le Mexique fermés. Le Congrès a voté le 8 septembre un plafond de 39 quetzales le gallon pour le diesel et l'essence ordinaire, sans que la mesure entre aussitôt en vigueur. Dans une allocution à la mi-septembre, le chef de l'État a imputé la flambée à la crise énergétique née de la guerre au Moyen-Orient, avant de dénoncer des barrages financés, selon lui, par des politiciens et des narcotrafiquants dans trois zones, dont Villa Nueva, aux portes de la capitale. « Les intérêts électoraux spurieux des uns et les intérêts criminels des autres convergent », a-t-il lâché. Il n'a cité aucun nom.
Faut-il y voir une campagne qui commence avant l'heure ? L'accusation, en tout cas, a été prise au sérieux par le patronat du CACIF, qui a réclamé une enquête sur le financement des blocages. Le Tribunal suprême électoral convoquera officiellement les élections générales le 22 janvier 2027, pour un premier tour fixé au 27 juin.