Cinquante-cinq pour cent. C'est la part du produit intérieur brut que l'ouragan Melissa a emportée en touchant terre le 28 octobre 2025 sur la côte sud-ouest de la Jamaïque, selon l'estimation reprise par le gouvernement jamaïcain. Gilbert, le monstre de 1988 qui servait jusque-là d'étalon à toutes les catastrophes de l'île, n'en avait détruit que 42 %. Près d'un an plus tard, le Premier ministre Andrew Holness tient un discours d'équilibriste. « La croissance est négative, mais elle l'est un peu moins chaque trimestre », a-t-il résumé le 23 septembre face aux journalistes, chiffres à l'appui : l'économie s'est encore contractée de 2,9 % au trimestre d'avril à juin, après des reculs de 7,1 % puis de 4,1 % les deux trimestres précédents.
Melissa a frappé près du hameau de New Hope, dans la paroisse de Westmoreland, avec des vents soutenus d'environ 295 kilomètres à l'heure. Aucun cyclone aussi puissant n'avait jamais atteint l'île depuis que l'on tient des relevés. Quarante-cinq personnes y ont perdu la vie, dont une majorité dans les paroisses voisines de Saint Elizabeth et de Westmoreland, et quelque 150 000 bâtiments ont été endommagés. Black River, petite ville portuaire posée à l'embouchure du fleuve du même nom, a été en grande partie rasée.
Le décor n'a rien d'une carte postale uniforme. L'île, longue d'environ 235 kilomètres, couvre un peu moins de 11 000 kilomètres carrés, un peu plus que la Gironde, et abrite quelque 2,8 millions d'habitants. À l'est, les Blue Mountains dépassent 2 200 mètres. Sur leurs pentes brumeuses pousse l'un des cafés les plus chers du monde. Au centre-ouest, le Cockpit Country aligne des centaines de buttes calcaires hérissées de forêt, un relief si tourmenté que les planteurs n'y ont jamais pénétré. Saint Elizabeth, au sud, passe pour le grenier de l'île, et c'est elle que l'ouragan a dévastée en premier.
Les Taïnos appelaient l'île Xaymaca, la terre des bois et des eaux. Ils ont disparu en quelques décennies après l'arrivée de Christophe Colomb en 1494 et l'installation des Espagnols, que les Anglais chassent en 1655. Commence alors l'âge du sucre. Au XVIIIe siècle, la Jamaïque est l'une des colonies les plus rentables de l'Empire britannique, et cette richesse repose sur des centaines de milliers d'esclaves africains, largement plus nombreux que leurs maîtres, qui meurent dans les champs de canne plus vite que les navires négriers ne les remplacent. Certains s'enfuient vers les collines. Ces Marrons mènent une guérilla si efficace que Londres finit, en 1739, par signer avec eux des traités leur reconnaissant des terres et une autonomie dont leurs descendants se réclament encore. À Noël 1831, le prédicateur baptiste Sam Sharpe lance une grève qui tourne à l'insurrection générale ; il est pendu l'année suivante, mais le Parlement britannique vote l'abolition de l'esclavage dès 1833.
Port Royal, la cité des flibustiers que l'on disait la plus débauchée du Nouveau Monde, a sombré en grande partie lors du séisme de 1692.
L'indépendance, acquise le 6 août 1962, n'a pas coupé le lien avec la Couronne : le roi Charles III reste chef de l'État. L'île qui a vu naître Marcus Garvey, apôtre du retour vers l'Afrique, garde donc un monarque britannique. La vie politique, elle, s'organise depuis les grandes grèves de 1938 autour de deux partis fondés par deux cousins, Alexander Bustamante pour le Parti travailliste jamaïcain (JLP) et Norman Manley pour le Parti national du peuple (PNP), et cette rivalité a longtemps débordé des urnes, jusqu'aux élections de 1980 qui firent environ 800 morts dans les quartiers de Kingston tenus par des hommes de main affiliés à l'un ou l'autre camp. Holness, chef du JLP, a obtenu en septembre 2025 un troisième mandat consécutif, avec 35 sièges sur 63, mais le PNP de Mark Golding a doublé sa représentation. Moins de quatre électeurs sur dix se sont déplacés.
Le projet de république, lui, piétine. Un texte a bien été déposé au Parlement en décembre 2024, mais tout changement de chef de l'État exige un référendum, et l'opposition conditionne son soutien à une rupture parallèle avec le Conseil privé de Londres, qui fait toujours office de cour d'appel suprême.
L'ouragan est arrivé à un mauvais moment, sur une économie qui venait de se refaire une santé. Kingston avait ramené sa dette publique d'environ 140 % du PIB au début des années 2010 à bien moins de 100 %, au prix d'une austérité prolongée. Le tourisme, qui fait vivre la côte nord de Montego Bay à Ocho Rios, et la bauxite, extraite des terres rouges du centre, portaient l'embellie. L'État s'était aussi assuré contre le pire. L'obligation catastrophe souscrite avec la Banque mondiale a été déclenchée dans sa totalité, soit 150 millions de dollars, une goutte d'eau au regard de dégâts estimés à plus de douze milliards. Le budget affiche désormais un déficit qui oblige l'État à emprunter à nouveau, et l'inflation est remontée à 7,9 % en août, au-dessus de la cible de 4 à 6 % fixée par la banque centrale. Holness a dû défendre la dépense de 1,2 milliard de dollars jamaïcains consacrée aux seules fondations de maisons en conteneurs destinées aux sinistrés.
Devant des fonds d'investissement réunis à Miami, Holness avait auparavant tenté de vendre la reconstruction : « Nous avons bâti la stabilité. Il faut maintenant la convertir en croissance. » L'intelligence artificielle, les énergies nouvelles, la logistique figuraient au menu, mais rien ne dit que les capitaux suivront au rythme espéré. Des vents contraires qu'il a énumérés ensuite à Kingston, la plupart viennent du dehors, le Moyen-Orient et la facture énergétique en tête. Un autre est bien local. La sécheresse vide les réservoirs d'une île où, il y a moins d'un an, l'eau emportait tout.