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MEMOIRE D'URNES

16 octobre 1994 : Allemagne, Helmut Kohl reconduit à une voix près

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Trois cent trente-huit voix. Il en fallait 337 à Helmut Kohl, le 15 novembre 1994, pour que le Bundestag le reconduise à la chancellerie, et 333 députés ont voté contre lui. Une voix de marge, pour un homme qui dirigeait le gouvernement fédéral depuis douze ans et venait de remporter, un mois plus tôt, ses quatrièmes législatives.

C'est le scrutin du 16 octobre qui avait fixé cette étroitesse, et il suffit d'en relire les chiffres pour la voir venir. La CDU et sa sœur bavaroise, la CSU, ont rassemblé un peu plus de 41 % des secondes voix, leur plus mauvais résultat depuis 1949. Le SPD de Rudolf Scharping a progressé jusqu'à 36,4 %. Troisième force du pays avec 7,3 %, les Verts, alliés aux anciens dissidents est-allemands de Bündnis 90, ont devancé de quelques dixièmes les libéraux. Participation : 79 %. Prévu pour 656 sièges, le Bundestag en a compté 672, parce que seize circonscriptions gagnées au-delà de ce que la proportionnelle accordait à leur parti ont produit autant de mandats excédentaires, douze pour la CDU et quatre pour le SPD. Bilan : 341 sièges pour la coalition chrétienne-démocrate et libérale, 331 pour l'opposition.

Scharping avait pourtant cru tenir sa chance pendant une bonne partie de l'année. La facture de la réunification avait dépassé les estimations de départ, et le chancelier de l'unité avait perdu de son éclat. Lui, ministre-président de Rhénanie-Palatinat à 46 ans, avait été désigné en 1993 par un vote des adhérents, avec environ 40 % des voix, après la démission de Björn Engholm. Et les instituts de sondage ont placé le SPD en tête plusieurs mois avant le vote. Mais une conférence de presse a abîmé l'image : en présentant son projet fiscal, il a confondu revenu brut et revenu net, une erreur qui l'a poursuivi jusqu'à l'automne. En fin de campagne, il s'est affiché aux côtés d'Oskar Lafontaine et de Gerhard Schröder, deux rivaux qui se jugeaient meilleurs candidats que lui, et le trio a laissé voir des tensions qui ont affaibli sa candidature.

La droite, elle, avait trouvé son angle d'attaque en Saxe-Anhalt. Le social-démocrate Reinhard Höppner y avait formé en juillet, avec les Verts, un gouvernement minoritaire qui ne tenait que par la tolérance du PDS. Peter Hintze, secrétaire général de la CDU, en a tiré une affiche restée célèbre outre-Rhin : une chaussette rouge pincée sur une corde à linge, et l'invitation à marcher vers l'avenir, mais pas en chaussettes rouges. On y visait une alliance possible entre le SPD, les Verts et les héritiers du parti communiste est-allemand. Ce qu'elle a pesé, personne ne l'a mesuré. Le PDS a répondu en faisant imprimer ses propres chaussettes rouges.

Chez les libéraux, le soulagement a dominé, car le FDP de Klaus Kinkel, ministre des Affaires étrangères, était sorti de plusieurs parlements régionaux au fil de l'année. Avec 6,9 %, il a perdu quatre points par rapport à 1990 et en a gardé assez pour conserver ses ministères.

Le PDS, héritier du parti unique est-allemand, n'a recueilli que 4,4 % et siège avec trente élus, parce que quatre de ses candidats ont gagné leur circonscription à Berlin-Est et que la loi n'en exigeait que trois pour lever la barre des 5 %.

Parmi ces quatre élus figurait Stefan Heym, 81 ans, écrivain sans carte inscrit sur la liste ouverte du PDS, qui avait battu le social-démocrate Wolfgang Thierse dans Berlin-Mitte et Prenzlauer Berg. Doyen de l'assemblée, c'est lui qui a ouvert le 10 novembre la séance constitutive, réunie dans le bâtiment du Reichstag. Il a parlé de son exil en 1933, de son retour en uniforme américain, de la RDA où il avait fini par s'installer. Puis il a rappelé ce que ces murs avaient vu : « Le président élu du Reichstag fut Hermann Göring, et le chancelier que le Reichstag nomma s'appelait Adolf Hitler. » Il a dit espérer que la démocratie d'aujourd'hui soit « plus solidement fondée que ne l'était celle de Weimar », et demandé si l'Ouest ne pourrait pas reprendre quelques expériences de l'ancienne RDA. Silence des bancs chrétiens-démocrates. Rita Süssmuth, seule de son groupe, a applaudi, et quelques députés de l'Union sont sortis. Moins d'un an plus tard, Heym a rendu son mandat pour protester contre la hausse prévue des indemnités parlementaires. Gregor Gysi, autre élu berlinois du PDS en 1994, a ouvert à son tour comme doyen, plus de trente ans après, la première séance du Bundestag sorti des urnes en février 2025.

Faut-il attribuer la survie du gouvernement Kohl aux seize sièges excédentaires ? Le calcul ne le permet pas tout à fait. Sans eux, la coalition aurait tenu 329 sièges sur 656, une majorité absolue encore, mais sans une seule voix à perdre lors de l'élection du chancelier. Les douze mandats de la CDU lui ont offert l'écart de 338 contre 333, qui paraissait mince en novembre et qui lui a permis de gouverner quatre ans. Pas un de plus : en 1998, Gerhard Schröder l'a battu.

Ces mandats n'existent plus depuis la réforme votée en 2023 par la coalition d'Olaf Scholz, qui plafonne les sièges d'un parti à ce que lui accordent ses secondes voix. La même loi abolissait la clause qui avait fait entrer le PDS, et la Cour constitutionnelle de Karlsruhe l'a rétablie à l'été 2024. En février 2025, vingt-trois vainqueurs de circonscription, dont quinze de la CDU, sont restés à la porte du Bundestag. Le contrat de coalition signé au printemps suivant par Friedrich Merz promettait d'y remédier, et une commission de dix députés de l'Union et du SPD s'y est attelée. Sans accord. Les sociaux-démocrates réclament la parité entre femmes et hommes, l'Union veut que chaque élu de circonscription siège, et Thorsten Frei, chef de la chancellerie, a fait valoir en mars qu'une liste paritaire conforme à la Constitution supposerait à ses yeux de réviser la Loi fondamentale. Johannes Fechner, pour le SPD, a jugé fin avril qu'aucune réforme ne serait sans doute plus votée avec l'Union, et le comité de coalition a de nouveau reporté sa décision le 2 juillet. La redistribution des circonscriptions, elle, doit être arrêtée au printemps 2027, avant que les partis ne désignent leurs candidats.