Combien d'arrivées un pays peut-il absorber avant que ses électeurs ne réclament une limite ? Toni Brunner avait sa réponse bien avant le scrutin. Le président de l'Union démocratique du centre, paysan du Toggenburg au sourire de comice agricole, l'a donnée chiffrée à swissinfo.ch au printemps de l'année électorale : « Un solde migratoire annuel net de bientôt 100'000 personnes dans un pays de 8 millions d'habitants, c'est simplement trop. » Rien de neuf dans sa bouche. L'été suivant lui a fourni le décor.
Et les urnes lui avaient déjà donné raison une fois. En février 2014, l'initiative « contre l'immigration de masse » était passée à moins de vingt mille voix près, contre l'avis du Conseil fédéral et des milieux économiques. Le texte, inscrit depuis dans la Constitution, réclame des contingents d'étrangers et la renégociation de la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, ce que Bruxelles a refusé d'emblée. « Voulez-vous négocier ou devons-nous résilier ? », a lancé Brunner dans le même entretien.
Pendant que des colonnes de réfugiés remontaient la route des Balkans vers l'Autriche et l'Allemagne, la Suisse, assez peu touchée par les arrivées directes, a mené sa campagne fédérale devant les images de la frontière hongroise et de la gare de Munich. Les autres formations ont tenté de parler du franc fort, que la Banque nationale avait laissé s'envoler en abandonnant son taux plancher au début de l'année, des retraites, de la relation avec Bruxelles. Peine perdue. L'asile a recouvert le reste. Pour slogan, l'UDC s'était contentée de deux mots, « Rester libres », accompagnés d'un clip musical tourné avec ses cadres, « Welcome to SVP ».
Avec 29,4 % des voix et 65 sièges sur les 200 du Conseil national, onze de plus qu'à la législature précédente, l'UDC a signé le 18 octobre le meilleur score d'un parti suisse depuis l'adoption de la proportionnelle en 1919. Le PLR a gagné trois sièges et s'est hissé à 33. Deuxième force avec 43 élus, le Parti socialiste en a perdu trois, les Verts quatre, et les Vert'libéraux ont vu leur groupe fondre de douze à sept députés. La participation n'a pas atteint la moitié des inscrits (48,5 %). Mais la vague s'est brisée net au Conseil des États : cinq sièges sur quarante-six pour l'UDC après les seconds tours de novembre.
Un pourcentage national ne dit d'ailleurs pas tout dans un pays qui vote par canton, sur des listes que chacun peut panacher et biffer à la main. À Zurich, la soirée a pris son visage le plus parlant. Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche, hebdomadaire qui ferraille depuis des années contre l'Union européenne et contre la presse qu'il juge conformiste, menait sa première campagne. Il a recueilli un total de voix personnelles que personne n'avait atteint avant lui au National. Magdalena Martullo-Blocher, fille de Christoph Blocher et patronne d'Ems-Chemie, a fait son entrée dans la même chambre, élue aux Grisons. Les deux nouveaux venus n'avaient jamais exercé de mandat électif.
Voilà qui dit quelque chose de la machine. L'UDC de cette campagne ne se résumait plus au tribun de Herrliberg, son stratège depuis les années 1990 : elle alignait un éditorialiste, une industrielle et un agriculteur à sa présidence. Brunner lui-même a passé la main au printemps suivant à Albert Rösti, ingénieur agronome bernois entré depuis au Conseil fédéral.
Huit ans plus tôt, le parti avait perdu l'un de ses deux sièges au gouvernement. L'Assemblée fédérale avait écarté Christoph Blocher en décembre 2007 et élu à sa place une Grisonne de son propre camp, Eveline Widmer-Schlumpf, qui avait accepté contre l'avis de sa direction. Exclue de l'UDC, elle avait fondé avec ses soutiens le Parti bourgeois-démocratique. Ministre des Finances, elle avait même présidé la Confédération entre-temps. Le premier parti du pays ne comptait plus qu'un ministre sur sept, Ueli Maurer, et le rappelait à chaque renouvellement. Avec 65 députés, l'argument arithmétique est devenu difficile à contourner, même pour ceux qui n'avaient aucune envie de l'entendre.
Dix jours après le scrutin, Eveline Widmer-Schlumpf a annoncé qu'elle ne briguerait pas de nouveau mandat.
Le parti a présenté trois noms, un par région linguistique : le conseiller national zougois Thomas Aeschi, le Tessinois Norman Gobbi, le Vaudois Guy Parmelin. Le 9 décembre, au troisième tour, les Chambres réunies ont choisi le troisième, avec 138 voix. Viticulteur à Bursins, au-dessus du Léman, ancien député au Grand Conseil vaudois, il est devenu le premier UDC romand à entrer au gouvernement. Le moins tonitruant des trois. Faut-il y voir une méfiance de la majorité envers la direction zurichoise, ou le simple jeu des équilibres entre langues ? Les deux, sans doute. Dès janvier, le Conseil fédéral a retrouvé sa répartition de 2003, deux UDC, deux PLR, deux socialistes et un PDC ; Parmelin a hérité de la Défense, laissée par Maurer, parti aux Finances, et il siège toujours au gouvernement, qu'il a présidé en 2021 et qu'il préside de nouveau cette année.
Il y a, dans ce sommet, une part de coïncidence : un discours rodé depuis vingt ans a rencontré un été qui avait l'air de lui donner raison. L'UDC ne l'a jamais retrouvé. Un an après l'élection de Parmelin, le Parlement a appliqué l'initiative de 2014 sans le moindre contingent, par une simple priorité aux demandeurs d'emploi inscrits ; le parti a répliqué par un texte qui exigeait la fin de la libre circulation, et six votants sur dix l'ont repoussé quatre ans plus tard. Il est retombé, aux élections fédérales, à un peu plus d'un quart des voix et 53 sièges en 2019, l'année de la vague verte, puis remonté à près de 28 % et 62 sièges en 2023.
Cette année, l'UDC a soumis au peuple sa propre réponse chiffrée, l'initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! ». Le texte voulait plafonner la population résidente permanente avant 2050 et obliger le pays à agir sur l'immigration, accords avec l'Union européenne compris, à l'approche du seuil. En avril, un sondage la donnait encore gagnante.
Elle a été rejetée le 14 juin par 54,8 % des votants et une majorité de cantons. Tous les cantons romands l'ont repoussée.