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MEMOIRE D'URNES

20 octobre 2019 : Bolivie, le soir où le compteur s'est arrêté à 83,85 %

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Les chiffres ont cessé de défiler peu avant 20 heures, le dimanche 20 octobre 2019, sur le site du Tribunal suprême électoral. Sur l'écran, le TREP, système de transmission rapide des résultats, affichait 83,85 % des procès-verbaux traités. Evo Morales y obtenait près de 46 % des voix, Carlos Mesa un peu moins de 38 %. C'était huit points d'écart, pas dix. La Constitution bolivienne n'accorde la victoire dès le premier tour qu'au candidat qui dépasse la moitié des suffrages, ou qui franchit 40 % avec dix points d'avance. Se profilait alors le premier second tour présidentiel de l'histoire démocratique du pays, déjà fixé au 15 décembre.

La mission d'observation de l'Organisation des États américains a demandé sur Twitter, le soir même, que le tribunal explique l'interruption. Elle n'a reçu aucune réponse. Près d'une journée plus tard, le compteur a redémarré sur un écart creusé. Le décompte officiel, publié le vendredi suivant, a donné 47,08 % au président sortant et un peu plus de 36 % à son adversaire. Dix points et demi, à une poignée de bulletins près, suffisaient à éviter le ballottage.

Le chef de l'État n'aurait jamais dû figurer sur ce bulletin. Un référendum lui avait refusé un quatrième mandat consécutif en février 2016, avec 51 % de non. C'est le Tribunal constitutionnel qui a rouvert la porte l'année suivante, en faisant de sa candidature un droit humain garanti par la Convention américaine relative aux droits de l'homme, lecture que la Cour interaméricaine a écartée quatre ans plus tard.

Les jours suivants ont appartenu à la rue. Santa Cruz a donné le signal, avec une grève lancée par le comité civique de Luis Fernando Camacho. Et les syndicats paysans fidèles au président ont répondu par leurs propres barrages autour d'El Alto et de Cochabamba, tandis que Mesa dénonçait une fraude. Puis la police s'est mutinée, unité après unité, dans les neuf capitales départementales.

L'OEA a rendu public un rapport d'audit préliminaire trois semaines après le scrutin, un dimanche encore, et son secrétaire général, Luis Almagro, a recommandé l'annulation pure et simple du premier tour.

Morales a d'abord cédé sur ce point et promis de nouvelles élections dans la matinée. Ce n'était plus assez. Dans l'après-midi, le général Williams Kaliman, commandant en chef des forces armées, lui a demandé publiquement de partir afin de rétablir la paix. Un gouverneur, deux maires et un sénateur élu de son parti avaient déjà démissionné. C'est à la télévision, depuis le Chapare, que le président a annoncé son départ après près de quatorze ans de pouvoir : « Je renonce à ma charge de président pour que Mesa et Camacho cessent de persécuter les dirigeants sociaux. » Il a dénoncé un coup d'État. Camacho, lui, est entré le soir même dans le palais Quemado avec une Bible. Un avion de l'armée de l'air mexicaine a emporté Morales vers Mexico dès le lendemain. Deux jours après sa démission, Jeanine Áñez, deuxième vice-présidente du Sénat, s'est proclamée présidente par intérim devant un hémicycle déserté par les élus du parti majoritaire.

Le groupe d'experts indépendants mandaté par la Commission interaméricaine des droits de l'homme a recensé trente-sept morts pendant la crise. Policiers et militaires en ont tué une vingtaine en quelques jours, en tirant sur des cortèges favorables à Morales à Sacaba, près de Cochabamba, puis à Senkata, à El Alto.

Y a-t-il eu fraude ? Le rapport final de l'OEA, en décembre, a conclu à une « manipulation dolosive » et décrit un flux de données détourné vers deux serveurs que le personnel du tribunal ne contrôlait pas. Deux chercheurs du MIT, John Curiel et Jack Williams, ont soutenu au contraire dans le Washington Post, l'hiver suivant, que la remontée tardive de Morales s'expliquait par l'arrivée des votes ruraux, sans anomalie statistique. On peut tenir les deux constats ensemble. Une autorité électorale qui fige son compteur un soir d'élection, comme l'a fait le tribunal bolivien, et confie ses données à des machines hors de son contrôle perd la confiance des électeurs, quel que soit le vrai verdict des urnes.

Pendant un temps, le parti a survécu au départ de son fondateur. C'est Luis Arce, ancien ministre de l'Économie de Morales, qui a remporté le scrutin de remplacement un an après la crise, avec 55 % des voix. Mais les deux hommes se sont déchirés pendant tout le mandat, et lorsque la justice a interdit à Morales de se présenter en 2025, celui-ci a appelé à voter nul, une consigne si bien suivie que les bulletins annulés ont atteint 19,2 % au premier tour, en août. Eduardo del Castillo, candidat officiel du Mouvement vers le socialisme, a recueilli 3,1 %. Un effondrement. Et le second tour que la Bolivie n'avait pas connu en 2019 a finalement eu lieu l'an dernier, presque jour pour jour, pour porter Rodrigo Paz, un démocrate-chrétien, à la présidence.

Morales, lui, n'a pas quitté le Chapare. Un mandat d'arrêt le vise pour six chefs d'accusation, dont la traite aggravée de personnes et le terrorisme, et le pays vit sous état d'exception depuis juillet. Le 17 septembre, des députés ont interrogé pendant plus de sept heures les ministres de l'Intérieur et de la Défense sur cette arrestation toujours différée. « Oui, nous allons arrêter Evo Morales », a promis le ministre de l'Intérieur, Marco Antonio Oviedo. Dans ses terres de coca, l'ancien président continue pourtant de réunir ses partisans en meeting, ont rappelé les élus.