Cent six pour cent. C'est le taux de remplissage qu'affichait début octobre le barrage de Pa Sak Jolasid, au nord de Bangkok, qui lâchait 500 mètres cubes d'eau par seconde vers une plaine déjà noyée. Le service thaïlandais de prévention des catastrophes comptait au 7 octobre plus de 3,1 millions de personnes touchées par les inondations, dans vingt-sept provinces et la capitale, et à Prachin Buri il a fallu livrer les vivres en bateau. Anutin Charnvirakul avait interdit à ses ministres de quitter le pays pendant la crise, avant de s'envoler lui-même pour Singapour, invité à une conférence de patrons. L'opposition, elle, a commencé à réunir des signatures pour une motion de censure visant une douzaine de membres de son gouvernement.
La Chao Phraya, née dans les montagnes du Nord, irrigue toute la plaine centrale. À l'est, l'Isan, plateau tourné vers le Mékong, reste la région la plus peuplée et la plus pauvre. Le pays s'étire au sud par une péninsule étroite jusqu'aux trois provinces à majorité malaise et musulmane où une insurrection a fait plus de 7 000 morts depuis 2004. Combien d'habitants sur ces 513 000 kilomètres carrés ? Environ 66 millions, répond l'état civil. Les Nations unies en comptent 71, et l'écart tient en bonne partie aux migrants venus de Birmanie, du Cambodge et du Laos, que personne ne recense vraiment.
Bangkok, bâtie sur le delta à peine plus d'un mètre au-dessus de la mer, s'enfonce d'un à deux centimètres par an parce qu'on a trop pompé ses nappes. Les crues de 2011 avaient tué plus de 800 personnes et noyé pendant des semaines les usines d'Ayutthaya et de Pathum Thani, pour des pertes que la Banque mondiale a chiffrées à plus de 45 milliards de dollars. Cette fois, à en croire la Fédération des industries thaïlandaises, les grands parcs industriels ont été largement épargnés. Pour la capitale, le gouverneur défend un plan de 100 milliards de bahts. Il prévoit six tunnels de drainage.
Jamais colonisé. Les manuels scolaires en font un titre de fierté, et le royaume l'a payé cher. Pour garder leur trône entre l'Inde britannique et l'Indochine française, le roi Mongkut puis son fils Chulalongkorn ont modernisé l'État et cédé à la France la rive gauche du Mékong, puis des provinces cambodgiennes. Les cartes dessinées alors par des officiers français nourrissent encore la querelle avec Phnom Penh autour du temple de Preah Vihear. À l'été 2025, elle a tourné à la guerre ouverte, et un accord signé à Kuala Lumpur devant Donald Trump n'a pas empêché les combats de reprendre en décembre.
La monarchie absolue est tombée en 1932, renversée par des officiers et des fonctionnaires dont plusieurs avaient étudié en France. Depuis, l'armée a réussi une douzaine de coups d'État et le pays a usé vingt constitutions. Le Siam a pris le nom de Thaïlande sous le maréchal Phibun, un nationaliste qui allait ranger le pays aux côtés du Japon pendant la guerre. Bhumibol Adulyadej a régné soixante-dix ans. Son autorité a dénoué des crises, comme en mai 1992, lorsque la télévision a montré le général au pouvoir et le chef de la contestation agenouillés devant lui. Elle a aussi avalisé les putschs de 2006 et de 2014, ce que l'histoire officielle préfère taire. C'est sous la protection de l'article 112 du code pénal, qui punit l'offense au roi de trois à quinze ans de prison par chef d'accusation, que règne son fils Maha Vajiralongkorn.
Paetongtarn Shinawatra a été destituée en août 2025 par la Cour constitutionnelle, à cause d'un appel téléphonique qui avait fuité et dans lequel elle appelait « oncle » l'ancien dirigeant cambodgien Hun Sen. Son père Thaksin a été renvoyé en prison quelques jours plus tard par la Cour suprême, qui a jugé que son séjour à l'hôpital ne valait pas peine purgée. Élu en 2001 sur la promesse d'une consultation médicale à 30 bahts, ce milliardaire des télécommunications avait été renversé en 2006. Pendant vingt ans, ses fidèles en chemise rouge, venus du Nord et de l'Isan, ont affronté dans la rue les chemises jaunes de Bangkok, qui l'accusaient de corruption et de défier le palais.
Les jeunes urbains avaient placé en tête des législatives de 2023 le parti Move Forward, que le Sénat nommé par la junte a empêché de gouverner, puis que la Cour constitutionnelle a dissous pour avoir voulu toucher à l'article 112.
Anutin a su profiter de ce vide. Cet héritier de Sino-Thai, l'entreprise familiale de travaux publics qui a construit l'aéroport de Suvarnabhumi, avait fait dépénaliser le cannabis comme ministre de la Santé. En septembre 2025, le People's Party, successeur de Move Forward, l'a fait élire Premier ministre contre la promesse d'une dissolution dans les quatre mois. Il l'a prononcée en décembre, peu après avoir signé avec le Cambodge ce qu'il présentait comme « les fondations d'une paix durable ». Aux législatives de février, Bhumjaithai a obtenu 192 sièges sur 500, contre 120 au People's Party, que les sondages avaient donné favori, et 74 au Pheu Thai des Shinawatra. Plus de 57 % des votants ont approuvé le même jour la rédaction d'une nouvelle constitution, pour remplacer celle de 2017 écrite sous la junte. On l'a vu ensuite s'allier au Pheu Thai pour réunir environ 290 députés. Il a affirmé le 7 octobre, rapporte Bloomberg, que la stabilité politique ramène les investisseurs, quelques jours avant les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, réunies à Bangkok.
Ayutthaya, capitale du royaume pendant plus de quatre siècles, avait été fondée sur une île au confluent de trois rivières, pour que la saison des crues fasse reculer les assiégeants. Les Birmans l'ont pourtant rasée en 1767. C'est plus bas sur le fleuve, à Bangkok, que la dynastie Chakri s'est installée en 1782, et c'est là qu'elle règne encore.