Quatre mois à peine après son retour de Ravensbrück, Marie-Claude Vaillant-Couturier a été élue députée communiste le 21 octobre 1945. Elle a témoigné l'hiver suivant à Nuremberg. Le convoi dit des « 31 000 », dans lequel on l'avait déportée, emmenait 230 femmes vers Auschwitz. Quarante-neuf sont revenues. Que pouvait représenter, pour une rescapée de ce convoi, un fauteuil au Palais-Bourbon ? Les archives de l'Assemblée ne le disent pas, et il serait hasardeux de lui prêter des mots qu'elle n'a pas laissés.
Trente-trois femmes ont fait leur entrée ce jour-là dans la première Assemblée nationale constituante, qui comptait 586 sièges : dix-sept communistes, neuf élues du Mouvement républicain populaire, six socialistes et une représentante du Parti républicain de la liberté. Le droit tenait en une phrase. En son article 17, l'ordonnance signée à Alger au printemps 1944 disposait que « les femmes sont électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ». Les Françaises avaient déjà voté aux municipales d'avril. Mais aucune n'avait encore pu se prononcer dans un scrutin national, ni en sortir députée.
Deux bulletins par électeur, ce dimanche-là. Le premier désignait les députés à la proportionnelle départementale. Le second répondait à un référendum en deux questions, voulu par Charles de Gaulle, qui dirigeait le gouvernement provisoire depuis la Libération. La première ne laissait guère de place à l'ambiguïté : « Voulez-vous que l'Assemblée élue ce jour soit constituante ? » Répondre non revenait à remettre en vigueur les lois constitutionnelles de 1875, celles du régime dont les parlementaires avaient voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain à Vichy, en juillet 1940. Une partie des radicaux, derrière Édouard Herriot, a pourtant défendu cette option, par attachement à des institutions qu'ils avaient servies toute leur vie.
Près de 96 % des votants ont dit oui, et les partisans de 1875 ont été balayés.
La seconde question a davantage divisé, parce qu'elle bridait la future Assemblée : un mandat limité à sept mois, une Constitution soumise ensuite au peuple, un gouvernement renversable seulement à la majorité absolue des députés. De Gaulle réclamait un double oui, convaincu qu'une assemblée souveraine sans garde-fou ramènerait le régime des partis qu'il abhorrait. Les communistes, qui rêvaient au contraire d'une chambre unique et toute-puissante, ont fait campagne pour le oui puis le non. Deux électeurs sur trois ont suivi le Général. Et le PCF a perdu cette manche.
Les législatives, elles, ont dessiné une France que personne n'avait vue avant la guerre, avec une participation proche de 80 % sur un peu plus de 24 millions d'inscrits. Le Parti communiste français a recueilli 26 % des suffrages. Jamais il n'avait été le premier parti du pays. Son secrétaire général, Maurice Thorez, était rentré de Moscou un an plus tôt, et le parti se présentait alors comme celui des « 75 000 fusillés », un chiffre que les historiens ont depuis ramené très en deçà. Derrière lui, le MRP démocrate-chrétien a dépassé de peu la SFIO de Léon Blum, chacun autour d'un quart des voix. Le MRP, lui, n'avait pas un an. Près des trois quarts de l'électorat pour ces trois formations. Les radicaux, qui avaient dominé la vie parlementaire de l'entre-deux-guerres, sont tombés à 11 %, et la droite modérée a payé plus durement encore la compromission d'une partie des siens avec Vichy. Dans Le Populaire, deux jours après le vote, Blum s'est félicité que les trois grands partis forment à peu près à eux seuls la représentation nationale et partagent un programme commun.
L'Assemblée ne se limitait pas à la métropole. Depuis les colonies arrivaient aussi des élus, souvent désignés par un corps électoral réduit, et c'est ainsi que Léopold Sédar Senghor, élu au Sénégal, et Aimé Césaire, député de la Martinique, ont rejoint les bancs de la Constituante. Deux poètes.
C'est sur ce tripartisme, justement, que tout s'est grippé. À la mi-novembre, les députés ont porté de Gaulle à l'unanimité à la tête du gouvernement, et la crise a éclaté presque aussitôt. Le secrétaire général du PCF exigeait pour les siens l'un des trois ministères régaliens, l'Intérieur, la Guerre ou les Affaires étrangères. Refus net du Général. Les communistes ont dû se contenter de portefeuilles économiques et sociaux, dont le Travail, où Ambroise Croizat allait bâtir la Sécurité sociale. Il n'a fallu que deux mois pour que le compromis se défasse : lassé des marchandages, de Gaulle a annoncé son départ à ses ministres, convoqués un dimanche de janvier 1946 au ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique. Au printemps, le projet de Constitution porté par les communistes et les socialistes a été repoussé par référendum avec 53 % de non, ce qui a imposé l'élection d'une seconde Constituante.
On peut lire ce scrutin comme une fondation. Il ressemble surtout à une liquidation : les Français ont congédié une République à plus de neuf contre un, puis ils ont confié la suivante à des partis qui ne s'accordaient que sur ce refus.
Les femmes élues en octobre ont connu des fortunes diverses. Certaines, comme la Marseillaise Germaine Poinso-Chapuis, ont fait carrière, et celle-ci est devenue en 1947 la première femme ministre de plein exercice, à la Santé. C'est au mode de scrutin qu'elles devaient en bonne partie d'avoir été trente-trois. Les partis, le PCF en tête, pouvaient placer des candidates en position éligible sur les listes départementales. Sous la Ve République, le retour au scrutin uninominal a produit l'effet inverse, et l'Assemblée élue en 1958 n'a compté que huit femmes.
Soixante-dix-neuf ans après les trente-trois pionnières, les législatives anticipées de juillet 2024 ont envoyé 208 femmes au Palais-Bourbon, soit 36 % des sièges, contre 215 en 2022 et 224 en 2017.