À Paris, où un déplacement officiel l'avait conduite la veille du vote, Yuriko Koike a commenté la défaite de son parti à près de dix mille kilomètres de ses électeurs. Les journalistes japonais l'avaient suivie. « Vraiment décevant », a dit la gouverneure de Tokyo du résultat. Elle a concédé que ses paroles et ses actes avaient pu « mettre les gens mal à l'aise », sans préciser lesquels. Le pays entier avait en tête le même verbe. Exclure.
Le Kib? no T?, le Parti de l'espoir, était né le 25 septembre 2017, le jour même où Shinzo Abe annonçait des législatives anticipées. C'est par la menace nord-coréenne et le vieillissement de la population que le Premier ministre avait justifié cette « dissolution pour surmonter la crise nationale », selon le nom qu'il lui avait lui-même donné. Deux missiles venaient de survoler Hokkaido, en août puis en septembre. Le chef du gouvernement promettait aussi d'affecter une partie de la hausse de la taxe sur la consommation, prévue en 2019, à l'éducation et à la garde des enfants, une hausse que Koike proposait de geler. On y voyait surtout, dans l'opposition, une façon d'échapper aux questions sur les affaires Moritomo et Kake, deux établissements scolaires soupçonnés d'avoir profité de leurs liens avec Abe ou son épouse. Koike arrivait forte d'un triomphe. En juillet, aux élections de l'assemblée métropolitaine de Tokyo, son mouvement avait réduit le Parti libéral-démocrate (PLD) à 23 sièges. Ancienne ministre de la Défense dans le premier gouvernement Abe, elle connaissait ce parti de l'intérieur pour y avoir siégé près de quinze ans.
Le Parti démocrate, alors première force d'opposition, a fait un pari que peu de partis osent. Seiji Maehara, son président, a obtenu de ses instances qu'il ne présente aucun candidat sous ses propres couleurs et que ses députés se rangent derrière Koike. Pendant quelques jours, l'alternance a paru à portée de main. Mais la gouverneure ne voulait pas de tout le monde. Interrogée en conférence de presse sur l'aile gauche du Parti démocrate, hostile à la révision de la Constitution pacifiste et aux lois de sécurité adoptées en 2015, elle a répondu qu'elle « exclurait » ces élus. On a entendu le mot en boucle sur toutes les chaînes, haijo. La femme qui promettait de bousculer l'establishment est apparue en dirigeante qui trie ses candidats sur une liste. Nombre de démocrates se sont retrouvés sans parti à moins de trois semaines du scrutin, et la gouverneure, qui avait renoncé à se présenter elle-même, ne disait toujours pas qui son parti proposerait pour diriger le gouvernement si l'opposition l'emportait. Et la campagne de Koike n'a plus retrouvé son élan.
Yukio Edano a fondé le Parti constitutionnel démocrate le 2 octobre, seul face aux caméras, avec ceux que Koike avait écartés. On l'avait connu porte-parole du gouvernement de Naoto Kan pendant la catastrophe de Fukushima, en tenue de travail, à toute heure du jour et de la nuit. Il n'avait ni argent ni appareil. Un mot-dièse l'avait pourtant précédé sur les réseaux sociaux, #????, « Edano, lève-toi ». Pour ne pas lui disputer les voix, le Parti communiste a retiré ses candidats dans de nombreuses circonscriptions. Sa campagne s'est concentrée sur le refus de réviser l'article 9, par lequel le Japon renonce à la guerre, et sur l'opposition aux lois de sécurité qui permettent depuis 2015 aux forces japonaises de défendre un allié attaqué.
Il pleuvait, le jour du vote, sur une grande partie du pays. Le typhon Lan remontait vers l'archipel et a touché terre au petit matin du lendemain près de Shizuoka, si bien que dans plusieurs îles les urnes n'ont pu être acheminées à temps et que le dépouillement a été repoussé. On avait voté en avance. Plus de vingt et un millions d'électeurs étaient passés par les bureaux de vote anticipé, un record. La participation ne s'en est pas moins arrêtée à 53,68 %, la deuxième plus faible depuis la guerre, pour la première élection à la Chambre des représentants ouverte aux jeunes de 18 ans.
Sur 465 sièges, dix de moins qu'à l'élection précédente, le PLD en a remporté 284 et son allié Komeito, en recul de six sièges, 29. Avec 313 élus, la coalition a conservé la majorité des deux tiers qui permet d'engager une révision constitutionnelle, l'objectif qu'Abe poursuivait depuis son retour au pouvoir en 2012. Le parti d'Edano est devenu la première force d'opposition avec 55 sièges, devant le Parti de l'espoir et ses 50 élus. On a compté 12 élus communistes et 11 pour le Parti de l'innovation, implanté à Osaka. Vingt-deux indépendants ont été élus. On y trouvait d'anciens démocrates de premier plan, comme Yoshihiko Noda et Katsuya Okada, partis sans étiquette.
Il serait commode de lire ce résultat comme un plébiscite, et faux. Le PLD n'a recueilli qu'environ un tiers des suffrages à la proportionnelle, et c'est le mode de scrutin qui a fait le reste, parce que la plupart des sièges se jouent dans des circonscriptions à un seul tour où l'opposition alignait souvent deux ou trois candidats contre un seul conservateur. Abe a gagné une élection que ses adversaires avaient d'abord perdue entre eux.
Il est resté au pouvoir jusqu'en septembre 2020, le plus long passage à la tête du gouvernement de l'histoire du pays, sans obtenir la révision de l'article 9.
À la mi-novembre, Koike a quitté la présidence de son parti. La formation s'est fondue quelques mois plus tard, en mai 2018, dans le Parti démocrate pour le peuple, avec les restes du Parti démocrate. Elle-même est restée à Tokyo, réélue gouverneure en 2020 puis en juillet 2024 pour un troisième mandat.
C'est le parti d'Edano qui a absorbé en 2020 la plus grande partie de cette formation. Puis il s'est allié à Komeito. Au début de 2026, l'ancien partenaire du PLD et lui ont formé une Alliance centriste de réforme. Elle n'a obtenu que 49 sièges aux législatives anticipées que Sanae Takaichi avait convoquées pour le 8 février, et son coprésident Yoshihiko Noda a démissionné. Le PLD, lui, en a remporté 316 à lui seul, et il en aurait eu quatorze de plus s'il avait présenté assez de candidats sur ses listes proportionnelles. Depuis la guerre, aucun parti japonais n'avait atteint ce total.