Des journalistes se sont levés pour applaudir, le soir du 27 octobre 2011, au centre de presse de l'Instance supérieure indépendante pour les élections, puis ils ont entonné l'hymne national. Kamel Jendoubi, le président de l'instance, venait d'annoncer l'invalidation des listes d'Al Aridha Chaabia dans six circonscriptions, soit huit sièges, pour campagne hors délai et soupçon de financement étranger. À Sidi Bouzid, la décision a été reçue autrement. Des partisans de la liste ont mis le feu à la mairie et au tribunal, plus de deux mille manifestants se sont rassemblés devant le siège local d'Ennahdha et les forces de l'ordre ont reçu des pierres. Couvre-feu.
C'est dans cette ville que Mohamed Bouazizi s'était immolé, dix mois plus tôt, et c'est là qu'Al Aridha avait fait ses meilleurs scores. Son fondateur, Mohamed Hechmi Hamdi, originaire de la région, menait sa campagne depuis Londres, par l'intermédiaire de la chaîne satellitaire qu'il y possédait. Hamdi a annoncé dans la nuit le retrait de tous ses élus. Il s'est ravisé quand ses têtes de liste ont refusé de le suivre. Le tribunal administratif a fini par lui rendre sept des huit sièges perdus, à Sidi Bouzid, Sfax, Jendouba, Kasserine et Tataouine. Avec vingt-six élus, la liste d'un homme absent du pays s'est retrouvée troisième force de l'Assemblée.
Le mouvement a ensuite perdu douze de ces élus.
Le jour du vote, les files s'étaient formées dès six heures du matin, avant l'ouverture des bureaux. Neuf mois après la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali vers l'Arabie saoudite, beaucoup d'électeurs ne trouvaient pas leur nom sur les listes, les assesseurs cherchaient des solutions au cas par cas, et quelque 22 000 policiers et 20 000 soldats gardaient les centres. « Un jour historique sans pareil », a dit Béji Caïd Essebsi, Premier ministre de la transition. Plus de dix mille observateurs tunisiens et quelque cinq cents étrangers suivaient le scrutin, et plusieurs d'entre eux ont signalé de l'argent distribué aux abords de bureaux ou des affiches collées le matin même. À El Menzah 6, quartier aisé du nord de Tunis où il habite, Rached Ghannouchi est arrivé alors que les électeurs patientaient depuis près d'une heure. Son service de sécurité a demandé qu'on le fasse passer en priorité, au motif d'engagements avec la presse. Quand il est ressorti, une bonne partie de la file l'a hué. Le mot lancé contre lui était celui que la rue avait adressé à Ben Ali au mois de janvier : « Dégage ! » Il a fallu des renforts pour qu'il quitte les lieux sans incident. L'homme était rentré de Londres à la fin de ce même janvier, après plus de vingt ans d'exil, et il ne se présentait pas lui-même.
Combien de Tunisiens ont voté ? La réponse dépend du dénominateur. Si l'on rapporte les 4,3 millions de votants aux 8,7 millions d'électeurs retenus dans les résultats officiels, la participation tombe à 49 %, un chiffre que les images de files interminables ne laissaient pas deviner. Le parti de Ghannouchi a recueilli près de 1,5 million de voix, 37 % des suffrages exprimés, et 89 des 217 sièges. Moncef Marzouki et son Congrès pour la République en ont obtenu 29, Ettakatol de Mustapha Ben Jaafar 20, le Parti démocrate progressiste 16, le Pôle démocratique moderniste cinq. Et quatre pour Afek Tounes, une jeune formation libérale. L'émigration avait voté dès le 20 octobre dans environ 80 pays pour pourvoir 18 sièges, dont dix pour la seule France. Au Canada, le vote s'est limité aux seules villes d'Ottawa et de Montréal. On avait choisi la proportionnelle aux plus forts restes pour qu'aucun parti ne rafle tout. Elle a tenu ce rôle, puisque la majorité absolue était à 109, mais un cinquième des suffrages s'est perdu sur des listes sans élu. On en comptait 1 517, avec 11 686 candidats, et la loi électorale imposait d'y faire alterner hommes et femmes.
Ennahdha a proposé Hamadi Jebali pour diriger le gouvernement. Les deux formations de centre gauche arrivées derrière elle ont accepté le partage que les Tunisiens ont vite appelé la troïka : Ben Jaafar au perchoir, Marzouki à la présidence de la République. Réunie pour la première fois le 22 novembre au palais du Bardo, l'Assemblée a porté trois semaines plus tard Moncef Marzouki à Carthage par 153 voix, une partie de l'opposition ayant préféré glisser un bulletin blanc dans l'urne plutôt que de cautionner l'accord passé entre les trois partis. La rédaction de la constitution ne devait prendre qu'un an, selon l'engagement signé par la plupart des partis avant le scrutin. Il en a fallu plus de deux, et deux assassinats, ceux de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi en 2013, ont failli tout emporter. Ali Laarayedh, jusque-là ministre de l'Intérieur, avait entre-temps remplacé Jebali. Le texte a été adopté le 26 janvier 2014 par 200 voix. Douze contre, quatre abstentions. On a beaucoup dit, alors, que la Tunisie était l'exception du printemps arabe, et l'Assemblée élue ce dimanche d'octobre avait fait ce qu'on attendait d'elle, lentement et mal, mais jusqu'au bout.
Ce compromis n'a pas survécu à Kaïs Saïed. En juillet 2021, le président a gelé le Parlement, que présidait alors Ghannouchi, avant de faire adopter par référendum, l'année suivante, une constitution qui concentre les pouvoirs entre ses mains.
Rached Ghannouchi a été condamné le 2 juin dernier par le tribunal de première instance de Tunis à la réclusion à perpétuité assortie de trente ans de prison dans l'affaire dite de « l'appareil secret » d'Ennahdha, une procédure ouverte en 2022 à la suite de plaintes des avocats des familles Belaïd et Brahmi. La même peine principale a frappé Ali Laarayedh et dix autres accusés. Ennahdha parle d'un dossier politique, ce que les autorités tunisiennes contestent. En avril, une autre affaire lui avait déjà valu vingt ans, et le parti avait annoncé peu après son transfert en urgence de la prison vers l'hôpital.