« Probemos. » Essayons. Après des heures de dispute, le mot a fini par sortir de la bouche de Fernando de la Rúa, en avril 1999, et il a fallu ensuite une cinquantaine de prises pour que le candidat de l'Alliance récite devant la caméra le texte qu'on lui avait écrit. Sa femme et un ami de la famille avaient résisté. En face, son fils aîné, Antonio, et de jeunes collaborateurs, dont un publicitaire, voulaient lui faire avouer qu'il était ennuyeux.
L'idée venait de Ramiro Agulla, vedette d'une équipe surnommée la « drink team », pour les cocktails que David Ratto, un autre publicitaire, préparait pendant les séances de travail. C'est à un dimanche de pluie sans football qu'un sénateur péroniste avait comparé De la Rúa. Agulla a retourné la pique. Le pays devait s'habituer au candidat, et non l'inverse, plaidait-il, et mieux valait passer pour terne que pour faible ou indécis, ce que l'état-major politique, qui redoutait un désastre, n'a accepté qu'au dernier moment.
Diffusé en mai, le film montre le chef du gouvernement de la ville de Buenos Aires, regard droit sur l'objectif, qui reconnaît qu'on le dit ennuyeux, puis demande si c'est parce qu'il ne conduit pas de Ferrari. On voit alterner des images de pauvreté et Carlos Menem au volant d'un bolide italien, puis le candidat promet d'arrêter la fête réservée à quelques-uns. Et les corrompus iraient en prison.
Menem, au pouvoir depuis 1989, aurait voulu un troisième mandat consécutif, que la Constitution interdisait, et le Congrès ne l'a pas suivi. Le Parti justicialiste a investi Eduardo Duhalde, gouverneur de la province de Buenos Aires. Duhalde pâtissait de la hausse de la délinquance, et la tuerie de Ramallo, une prise d'otages dans une banque que la police de sa province a conclue dans le sang, l'a encore affaibli en septembre. L'ancien ministre de l'Économie Domingo Cavallo, renvoyé par Menem en 1996 après avoir dénoncé des « mafias » au sein du pouvoir, s'est présenté sous ses propres couleurs. Il a pris à Duhalde une partie des voix ménémistes. Face à eux, l'Alliance réunissait l'Union civique radicale et le Frepaso, un cartel de centre gauche, depuis un accord négocié par Raúl Alfonsín, et avait déjà remporté les législatives de 1997.
Le 24 octobre, De la Rúa a obtenu 48,37 % des suffrages, un peu plus de 9 millions de voix. Duhalde s'est arrêté à 38,27 %, Cavallo à 10 %, et le second tour n'a pas été nécessaire. Près de 82 % des 24 millions d'inscrits se sont déplacés. À la Chambre des députés, renouvelée pour moitié, l'Alliance a gagné 66 des 130 sièges en jeu, et les péronistes y ont perdu la majorité qu'ils détenaient depuis l'arrivée de Menem.
Ce qu'a pesé le spot dans cet écart de dix points, personne ne peut le mesurer avec certitude.
Mais la soirée n'avait pas que des vainqueurs. Candidate de l'Alliance dans la province de Buenos Aires, la plus peuplée du pays, Graciela Fernández Meijide, figure du Frepaso, a été battue par le péroniste Carlos Ruckauf, 48 % contre 41 %. Le Sénat restait aux mains des péronistes. Investi le 10 décembre, avec Carlos « Chacho » Álvarez comme vice-président, le nouveau chef de l'État allait gouverner face à une opposition maîtresse de la chambre haute et du premier bastion électoral du pays.
Que restait-il de l'ennui promis ? Dix mois après l'investiture, Álvarez a claqué la porte, au lendemain du vote d'une loi sur le travail pour laquelle, affirmait-il, des sénateurs avaient été achetés. L'Alliance ne s'en est jamais remise. Cavallo, le rival de la campagne, est revenu au ministère de l'Économie en 2001. Une panique bancaire a suivi, puis le gel des dépôts que les Argentins ont appelé le « corralito ». Et ensuite les pillages, les concerts de casseroles, les morts. De la Rúa a remis sa démission au Congrès le 20 décembre 2001 et quitté la Casa Rosada en hélicoptère. Moins de deux semaines plus tard, après une succession d'intérims, c'est Duhalde, le battu de 1999, que les parlementaires ont désigné pour terminer le mandat.
Agulla n'a jamais renié son slogan, lui qui avait aussi conseillé Menem et, plus tard, Sebastián Piñera au Chili. « Le meilleur souvenir qu'on garde de ce gouvernement, c'est ma campagne », a-t-il résumé un jour, avant d'ajouter qu'il ne pouvait pas demander pardon pour son travail. Le publicitaire est mort le 9 juillet dernier, jour de la fête de l'indépendance argentine, à 65 ans. De la Rúa s'était éteint le même jour, sept ans plus tôt.