Cent quarante-neuf communes sur 2 105. C'est tout ce qu'a obtenu, le 27 septembre, l'initiative qui voulait graver dans la Constitution une neutralité « perpétuelle et intégrale », interdire à la Confédération toute alliance militaire et lui défendre de sanctionner un pays en guerre sans décision de l'ONU. Sept votants sur dix l'ont rejetée. Aucun canton ne l'a suivie. Seul le Tessin s'en est approché, avec 48 % de oui, quand Bâle-Ville a frôlé les 80 % de non. La campagne avait coûté plus de 5,5 millions de francs, payés en bonne partie par Christoph Blocher, ancien conseiller fédéral et patriarche de l'Union démocratique du centre (UDC).
Lancé quelques mois après que Berne eut repris les sanctions européennes contre la Russie, le texte entendait réparer ce que ses auteurs tenaient pour une faute. Ses promoteurs, réunis dans l'association Pro Suisse, accusaient le pays d'avoir renié deux siècles de tradition. On leur a répondu, au Conseil fédéral, que le droit de la neutralité interdit déjà l'adhésion à une alliance militaire, et qu'une doctrine coulée dans la Constitution ôterait au gouvernement la marge de manœuvre qui la rend praticable.
La prudence suisse vient d'abord du relief : pas d'accès à la mer, 41 285 kilomètres carrés dont environ 60 % de montagnes alpines, un plateau où vivent la plupart des 9 millions d'habitants, le Jura au nord-ouest. Du massif du Gothard, que le plus long tunnel ferroviaire du monde traverse sur 57 kilomètres, partent le Rhin et le Rhône. C'est sur ce territoire exigu que cohabitent quatre langues nationales. Si l'allemand domine, le français tient l'ouest et l'italien le versant sud des Alpes, quand le romanche ne survit que dans les vallées des Grisons, parlé par moins de 1 % de la population.
Et la montagne ne négocie pas, comme l'a rappelé au printemps de l'an dernier un pan du glacier du Birch, qui s'est effondré sur Blatten jusqu'à barrer la Lonza. Évacués à temps, ses quelque 300 habitants étaient partis. Un homme a disparu.
Au XXe siècle, la neutralité a montré ses angles morts. Encerclée par l'Axe, la Suisse a commercé avec le Reich, acheté son or et refoulé des milliers de réfugiés juifs. Une commission d'historiens l'a établi. En 2002 seulement, le pays a rejoint l'ONU, après un vote populaire serré. On aurait tort de voir dans sa neutralité une doctrine fixe, puisque chaque génération l'a réécrite, souvent sous la pression du dehors.
Les Suissesses n'ont voté au niveau fédéral qu'à partir de 1971, et Appenzell Rhodes-Intérieures, dernier canton à résister, n'a accordé le droit de vote cantonal aux femmes qu'en 1990, sur ordre du Tribunal fédéral.
Tout part d'alliances entre vallées alpines, et le pacte de 1291 entre Uri, Schwytz et Unterwald tient lieu d'acte de naissance dans la mémoire nationale, même si les historiens en relativisent la portée. Les mercenaires suisses ont pesé deux siècles durant sur les champs de bataille d'Europe. Battus à Marignan par François Ier, en 1515, les Confédérés ont renoncé aux conquêtes. Il a fallu attendre le congrès de Vienne pour que les puissances reconnaissent une neutralité qui les arrangeait, en plaçant un État tampon entre la France et l'Autriche.
Moins de trente ans plus tard, une guerre civile de quelques semaines, celle du Sonderbund, a opposé les cantons catholiques conservateurs aux cantons libéraux et fait une centaine de morts. L'État fédéral moderne en est sorti en 1848. Avec sa Constitution sont nés un gouvernement collégial de sept membres élus par le Parlement et un fédéralisme qui laisse à chaque canton ses impôts, sa police, son école.
Quant au système politique, il repose sur une règle que nul texte n'impose. Depuis 1959, les grands partis se partagent les sept sièges du Conseil fédéral selon leur poids électoral. On appelle cela la « formule magique ». Christoph Blocher, en entrant au gouvernement, l'a infléchie au profit de son parti sans la remettre en cause. L'UDC reste, avec près de 28 % des voix aux élections fédérales de 2023, le premier parti du pays. Mais le peuple garde souvent le dernier mot. Cent mille signatures réunies en dix-huit mois suffisent à imposer une votation sur une révision de la Constitution, qui doit ensuite obtenir la double majorité du peuple et des cantons.
Au printemps, l'UDC avait déjà échoué avec son initiative contre une « Suisse à 10 millions », qui voulait plafonner la population. Près de 55 % des votants l'ont repoussée le 14 juin. L'Union européenne, de loin le premier partenaire commercial du pays, a conclu avec Berne fin 2024 un paquet d'accords destiné à moderniser la voie bilatérale, qui attend encore sa ratification et que l'UDC entend combattre dans les urnes. Et Washington n'a pas simplifié l'équation. Donald Trump a frappé les produits suisses, en août 2025, de droits de douane de 39 % avant qu'un accord conclu en novembre ne les ramène à 15 %.
« Notre neutralité fonctionne. Nous n'avons pas besoin de la changer », a déclaré le soir du vote le chef de la diplomatie, Ignazio Cassis. C'est lui qui, alors président de la Confédération, avait annoncé en février 2022 la reprise des sanctions contre Moscou.