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MEMOIRE D'URNES

26 octobre 2014 : Ukraine, un Parlement élu sur une carte trouée

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Nadia Savtchenko n'a jamais vu la liste qu'elle conduisait. Elle attendait dans une cellule russe, depuis sa capture près de Louhansk au début de l'été, le verdict de ses juges quand Ioulia Timochenko l'a placée en tête de Batkivchtchyna, la Patrie, pour les législatives anticipées. Calcul assumé. Et le 26 octobre 2014, des centaines de milliers d'Ukrainiens ont coché une liste emmenée par une détenue. Elle n'a occupé son siège qu'au printemps 2016, au terme d'un échange de prisonniers entre Kiev et Moscou, où un tribunal l'avait entre-temps condamnée à vingt-deux ans de détention.

Petro Porochenko tenait à ce scrutin, parce qu'il gouvernait depuis son élection de mai face à une assemblée choisie sous Viktor Ianoukovitch, dont la coalition avait éclaté à la fin juillet. Ce dernier avait fui en Russie en février. Porochenko a annoncé la dissolution fin août, pendant que l'armée se faisait encercler à Ilovaïsk, à l'est de Donetsk. Deux mois de campagne, donc, mais pas de loi martiale, Kiev préférant parler d'une « opération antiterroriste » dans l'Est.

Sur les 450 sièges, la moitié se jouait à la proportionnelle nationale avec un seuil de 5 %, l'autre dans des circonscriptions à un tour, et vingt-sept de ces dernières n'ont jamais eu de député. La Crimée et Sébastopol, annexés par la Russie au printemps après un référendum que Kiev n'a jamais reconnu, n'ont pas voté, pas plus que quinze circonscriptions du Donbass où aucun bulletin n'est arrivé. Neuf autres n'ont voté qu'en partie. Dans la 45e, à l'est de la région de Donetsk, environ 2 % des inscrits ont pu se rendre aux urnes, et le vainqueur a siégé malgré la demande d'annulation du Comité des électeurs d'Ukraine. Que pèse un mandat tiré de deux électeurs sur cent ? Rien ne l'interdisait. Le réseau d'observateurs OPORA a estimé à 4,6 millions le nombre d'Ukrainiens privés de vote par l'annexion et par la guerre.

C'est Arseni Iatseniouk qui a créé la surprise. Son Front populaire, lancé quelques semaines plus tôt avec le président du Parlement, Oleksandr Tourtchynov, a recueilli 22,14 % des voix à la proportionnelle. Trois dixièmes de point derrière, le Bloc Petro Porochenko, que les sondages donnaient largement en tête, a obtenu 21,82 %. Le parti du maire de Lviv, Samopomitch, a frôlé les 11 %, devant le Bloc d'opposition, héritier du camp Ianoukovitch, le Parti radical d'Oleh Liachko et la Patrie, entrée de justesse. Sous le seuil, Svoboda (4,71 %) n'a conservé que six élus, tous issus des circonscriptions. Les communistes ont quitté la Rada avec 3,88 %, une première depuis l'indépendance, dans un scrutin qui n'a mobilisé que 52 % des inscrits contre 57 % deux ans plus tôt.

Porochenko a lu dans ces chiffres une victoire de sa ligne et remercié, dans une déclaration publiée par ses services, une « majorité démocratique, réformatrice, pro-ukrainienne et proeuropéenne », favorable à son plan de paix pour le Donbass. L'OSCE a jugé le vote conforme aux engagements internationaux du pays et relevé une vraie concurrence entre les listes, malgré les zones où il n'avait pas pu se tenir. Sergueï Lavrov a même lâché, à Moscou, une phrase prudente : « Je pense que nous reconnaîtrons cette élection. » Une semaine plus tard, les autorités séparatistes de Donetsk et de Louhansk ont organisé leurs propres scrutins, contraires aux accords de Minsk signés début septembre, qu'aucune capitale occidentale n'a reconnus.

Vitali Klitschko, tête de liste du bloc présidentiel, a préféré garder la mairie de Kiev, conquise au printemps, et laissé son siège de député au suivant de liste.

Ce Parlement ne ressemblait guère à celui qu'il remplaçait. Y sont entrés des journalistes du Maïdan, des militants associatifs et des volontaires revenus du front. Le chef du bataillon Azov, Andriï Biletski, a gagné une circonscription de Kiev, et Dmytro Iaroch, dirigeant de Pravy Sektor, une autre dans la région de Dnipropetrovsk. On peut douter de la cohérence d'une telle assemblée. Cinq groupes ont pourtant signé à la fin novembre l'accord de coalition « Ukraine européenne », et Iatseniouk a été reconduit à la tête du gouvernement au début du mois suivant. Elle n'a pas duré deux ans. Le Parti radical l'a quittée à la fin de l'été 2015, après un vote sur la décentralisation exigée par les accords de Minsk, au lendemain d'une journée où une grenade lancée devant la Rada avait tué des gardes nationaux, et Iatseniouk a cédé la tête du gouvernement à Volodymyr Groïsman au printemps 2016.

Une loi adoptée en mai 2015 interdit toute élection, présidentielle, législative ou locale, sous la loi martiale, en vigueur depuis l'invasion russe de février 2022. La Rada élue en 2019 aurait dû être renouvelée à l'automne 2023, mais la Constitution prolonge ses pouvoirs jusqu'à la première séance d'une assemblée élue après la levée de cet état d'exception. Fin 2025, David Arakhamia, chef du groupe Serviteur du peuple, a annoncé un groupe de travail sur un scrutin en temps de guerre, ouvert à toutes les factions et à la Commission électorale centrale. Aucune date de vote n'en est sortie. En juillet, 313 députés ont adopté une nouvelle prolongation de trois mois. Elle court jusqu'au 31 octobre.