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MEMOIRE D'URNES

27 octobre 2019 : Uruguay, quatre jours pour connaître un président

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Combien de temps un pays peut-il attendre de savoir qui le gouvernera ? Il en a fallu quatre à l'Uruguay, à la fin de novembre 2019. Au soir du second tour, l'écart entre Luis Lacalle Pou et Daniel Martinez est tombé à 28 666 voix, et la Cour électorale a mis à l'écart 35 229 bulletins dits « observés », ceux d'électeurs ayant voté hors de leur bureau, à vérifier un à un. Aucun des deux candidats ne s'est déclaré élu ce soir-là. Et Montevideo a attendu.

Le premier tour du dimanche 27 octobre n'avait désigné personne. C'est Daniel Martinez, ingénieur et ancien intendant de la capitale, qui avait placé le Frente Amplio en tête, avec un peu plus de 40 % des suffrages valides. Ce score mesurait l'usure d'une gauche qui gouvernait depuis mars 2005 et qui, cette année-là, avec Tabare Vazquez, avait gagné sans avoir besoin d'un second tour. On avait vu Jose Mujica succéder à Vazquez, puis Vazquez revenir, et quinze ans plus tard 949 376 électeurs seulement ont choisi le candidat de la coalition de gauche, pour une participation de 90 %, le vote étant obligatoire.

Le reste du tableau a compté davantage. Luis Lacalle Pou, fils de l'ancien président Luis Alberto Lacalle, qui avait dirigé le pays de 1990 à 1995, a obtenu 29,7 % pour le Parti national. L'économiste Ernesto Talvi, candidat du Parti colorado, a recueilli un peu moins de 13 %. Et Guido Manini Rios, que Tabare Vazquez avait limogé de son poste de commandant en chef de l'armée en mars de la même année, a frôlé les 11,5 % avec Cabildo Abierto, un parti qui n'existait pas deux ans plus tôt. Le soir même, Manini Rios a annoncé qu'il soutiendrait le ticket formé par Lacalle Pou et Beatriz Argimon au second tour. Le Frente Amplio a perdu dans le même scrutin sa majorité au Parlement, avec 13 sénateurs sur 30 et 42 députés sur 99.

Quelques jours plus tard, cinq formations ont signé un texte programmatique intitulé « Compromis avec le pays », que la presse uruguayenne a vite baptisé du nom de coalition multicolore. Tout n'était pas réglé dans ce document. Il a quand même suffi à transformer une opposition éclatée en majorité de second tour et à faire de Lacalle Pou le candidat d'un Parti national qui n'avait plus gagné une présidentielle depuis la victoire de son père, en 1989.

On aurait tort de lire ce 27 octobre comme une simple défaite de la gauche. Le même jour, les électeurs se sont aussi prononcés sur une réforme constitutionnelle baptisée « Vivir sin miedo », vivre sans peur, portée par le sénateur du Parti national Jorge Larranaga. Elle prévoyait une garde nationale composée de militaires, l'autorisation des perquisitions de nuit et la réclusion à perpétuité pour les crimes les plus graves. Un peu moins de 47 % des votants l'ont approuvée. Il en fallait la moitié. La sécurité était devenue la première inquiétude du pays, et Larranaga, devenu ministre de l'Intérieur de Lacalle Pou, est mort en fonctions au printemps 2021.

Puis est venu le 24 novembre. Les sondages avaient promis un écart confortable à Lacalle Pou, et l'écart s'est réduit d'heure en heure, jusqu'à ce 1,2 point qui a gelé la soirée. Dans les rédactions de Montevideo, un calcul simple circulait alors, et il suffisait de le refaire pour comprendre que l'affaire était presque tranchée : pour renverser le résultat, Daniel Martinez aurait dû rafler plus de neuf bulletins observés sur dix. Martinez a reconnu sa défaite le 28 novembre. Le lendemain, il s'est rendu au siège de campagne de son adversaire, une visite que les deux équipes ont présentée comme un geste de cordialité.

Le résultat définitif a donné 1 189 313 voix à Lacalle Pou contre 1 152 271 à Martinez, soit 50,8 % des suffrages valides et 37 042 voix d'écart.

Faut-il voir dans ce scrutin un basculement idéologique ? Trop fort, le mot. C'est surtout un parti installé depuis quinze ans que les Uruguayens ont congédié, et ils n'ont pas offert à son successeur un mandat sans partage, puisque Lacalle Pou devait composer avec quatre alliés dont l'un, Manini Rios, sortait tout juste de l'état-major. Le score de la réforme de Larranaga, rejetée de peu, disait pourtant déjà ce que le pays attendait du nouveau pouvoir. Lacalle Pou est entré en fonctions le 1er mars 2020. Et treize jours plus tard, le pays a enregistré ses premiers cas de Covid-19. Nommé ministre des Affaires étrangères, Ernesto Talvi a quitté le gouvernement dès juillet, avant d'annoncer peu après qu'il se retirait de la vie politique. La coalition, elle, a tenu jusqu'au bout, mais elle n'a pas transmis le pouvoir à l'un des siens. En novembre 2024, Yamandu Orsi a ramené le Frente Amplio à la présidence en battant Alvaro Delgado, qui avait été le secrétaire de la présidence sous Lacalle Pou.

La Constitution uruguayenne interdit la réélection immédiate, pas le retour. En août 2026, pour les cent quatre-vingt-dix ans du Parti national, l'ancien président a repris la parole à Montevideo après de longs mois de discrétion, sans dire un mot de 2029 ni de la gestion d'Orsi. Il a défendu un « État fort », a reconnu des erreurs et s'est dit « de moins en moins orthodoxe ». Ses partisans espéraient une candidature. Rien de tel. « Je suis satisfait, je ne suis pas comblé », a-t-il seulement lâché.