« Je ne suis plus un être humain, je suis une idée. » Debout sur un camion devant le siège du syndicat des métallurgistes de Sao Bernardo do Campo, Luiz Inacio Lula da Silva avait lancé cette phrase à la foule le 7 avril 2018, quelques heures avant de se livrer à la police. Il a passé ensuite 580 jours dans une pièce aménagée des locaux de la police fédérale à Curitiba. L'idée, elle, s'est présentée une nouvelle fois devant les électeurs ce mois-ci.
Le président brésilien fête ses 81 ans ce mardi. Il est né le 27 octobre 1945 à Caetés, qui n'était alors qu'un district de la commune de Garanhuns, dans l'État du Pernambouc, au nord-est du pays. Son acte de naissance porte une autre date, le 6 octobre. C'est sa mère, Euridice Ferreira de Melo, que tout le monde appelait Dona Lindu, qui a toujours tenu pour le 27, et le fils a gardé la version maternelle. Détail sans portée politique, sauf à considérer qu'il dit assez bien le personnage : une vie racontée par lui avant de l'être par les archives.
Ce mardi tombe deux jours après un second tour que personne, au soir du 4 octobre, n'osait pronostiquer. Et les chiffres du premier tour ont surpris jusque dans son propre camp. Flavio Bolsonaro a obtenu un peu plus de 47 % des suffrages exprimés, contre 45,2 % au sortant, soit environ 2,2 millions de voix d'avance. C'est sur le nom de son père, l'ancien président Jair Bolsonaro, condamné l'an dernier par la Cour suprême à vingt-sept ans de prison pour tentative de coup d'État, que ce fils aîné a fait campagne. Les dix autres candidats se sont partagé moins de 8 %. Pour Lula, c'était la première fois depuis 1998 qu'il terminait un premier tour derrière un adversaire. Lui n'a pas changé de colistier : le vice-président Geraldo Alckmin, rival qu'il avait battu autrefois et devenu allié. Pendant la campagne, le sortant a accusé l'administration de Donald Trump de se mêler des affaires brésiliennes, en brandissant les droits de douane imposés par Washington.
Le retour au pouvoir s'était joué à peu de chose en 2022, avec 50,9 % des voix : l'écart le plus serré depuis la fin de la dictature. Une semaine après son investiture, le 8 janvier, des milliers de partisans de son prédécesseur ont saccagé le Congrès, la Cour suprême et le palais présidentiel à Brasilia. Ce troisième mandat, conduit face à un Congrès dominé par la droite, n'a jamais retrouvé la ferveur des années 2000. Si le Brésil est sorti l'an dernier de la carte de la faim de l'ONU, ce que le président cite sans relâche, le coût de la vie et l'insécurité ont nourri la campagne adverse.
Il y avait eu la prison, avant. Le juge Sergio Moro, chargé de l'opération Lava Jato, l'a condamné en juillet 2017 pour corruption dans l'affaire d'un appartement en triplex sur la plage de Guaruja, peine alourdie en appel à douze ans et un mois. Écarté de la présidentielle suivante, que Jair Bolsonaro a remportée, il a recouvré la liberté au bout de ces 580 jours. En mars 2021, le juge Edson Fachin, de la Cour suprême, a annulé ses condamnations pour un motif de compétence territoriale, et la Cour a ensuite jugé Sergio Moro partial, celui-ci étant entre-temps devenu ministre de la Justice de Bolsonaro. Aucun tribunal ne l'a innocenté sur le fond. Mais ses adversaires le rappellent à chaque meeting, quand ses partisans jugent la nuance hors de propos.
Tout commence dans la poussière du Pernambouc. Il avait sept ans quand Dona Lindu a entassé ses enfants à l'arrière d'un camion, un de ces « pau de arara » où les migrants du Nordeste voyageaient assis sur des planches. Treize jours de route jusqu'au littoral de Sao Paulo, où le père s'était installé avec une autre femme. Le garçon, septième d'une fratrie de huit, a vendu des cacahuètes et ciré des chaussures avant d'obtenir un diplôme de tourneur. À dix-neuf ans, une presse lui a arraché l'auriculaire de la main gauche.
Les métallurgistes de Sao Bernardo do Campo et de Diadema l'ont choisi à vingt-neuf ans pour présider leur syndicat, et il a mené quelques années plus tard les grèves qui ont paralysé les usines automobiles de la banlieue industrielle, sous une dictature militaire qui interdisait ce genre de mouvement. On tenait les assemblées au stade de Vila Euclides, devant des dizaines de milliers d'ouvriers. Au printemps 1980, la police l'a arrêté au nom de la loi de sécurité nationale et l'a gardé trente et un jours. Le Parti des travailleurs, fondé deux mois plus tôt, tenait son orateur.
Jamais ce parti n'a su préparer la suite. On peut voir dans la candidature de cette année moins l'obstination d'un homme que l'échec d'une formation entière à produire un autre nom capable de tenir tête à la famille Bolsonaro. Fallait-il vraiment repartir ?
Trois défaites.
D'abord face à Fernando Collor, au second tour, puis deux fois face à Fernando Henrique Cardoso, qui l'a écarté dès le premier. Le syndicaliste barbu parlait alors de suspendre le paiement de la dette extérieure. Il a fallu une « Lettre au peuple brésilien », publiée en pleine campagne pour rassurer des milieux d'affaires effrayés, avant que la quatrième tentative soit la bonne. Victoire en 2002, avec 61 % des voix face à José Serra. Le jour de son investiture, il s'était fixé un objectif resté célèbre : que chaque Brésilien puisse, à la fin de son mandat, prendre trois repas par jour. La Bolsa Familia, une allocation versée aux familles pauvres en échange de la scolarisation et de la vaccination des enfants, est née peu après et concerne aujourd'hui une vingtaine de millions de foyers. Réélu quatre ans plus tard, il a quitté le palais du Planalto avec une cote de popularité de 87 %, un record, et a imposé comme successeur une ministre que peu d'électeurs connaissaient, Dilma Rousseff.
Lui qui s'est remarié avec la sociologue Rosangela da Silva, dite Janja, n'a jamais laissé entendre qu'il songeait à se retirer. On le dit toujours incapable de lire un discours jusqu'au bout sans improviser, ce que ses conseillers redoutent et que ses publics réclament.
Quatre-vingt-un ans, et plus de quarante passés à solliciter les électeurs, depuis une première candidature au poste de gouverneur de Sao Paulo en 1982, qui l'avait vu finir quatrième.