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MEMOIRE D'URNES

30 octobre 1983 : Argentine, le cercueil qui a brûlé en direct

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

« Avec la démocratie, on ne fait pas que voter, on mange aussi, on se soigne et on s'instruit. » Raul Alfonsin a répété cette phrase dans des dizaines de meetings, au printemps austral de 1983, devant des Argentins qui sortaient de sept ans et demi de dictature et d'une guerre perdue aux Malouines. L'avocat de Chascomus avait cinquante-six ans. Il dirigeait l'aile la plus remuante de l'Union civique radicale, un parti que personne, quelques mois plus tôt, ne voyait battre les péronistes dans une élection libre. Pendant les années de plomb, il avait cofondé l'Assemblée permanente pour les droits de l'homme et plaidé des recours en habeas corpus pour des familles de disparus, avant de s'opposer à l'aventure des Malouines quand presque toute la classe politique l'applaudissait.

Deux jours avant le scrutin, le vendredi soir, le Parti justicialiste a tenu son grand rassemblement de clôture sur l'avenue 9 de Julio, à Buenos Aires. La télévision retransmettait la soirée. Herminio Iglesias, candidat péroniste au poste de gouverneur de la province de Buenos Aires, a alors mis le feu, sur l'estrade, à un cercueil frappé du sigle de l'UCR et du nom d'Alfonsin, sous les yeux de millions de téléspectateurs qui venaient de vivre les disparitions, les centres de détention clandestins et les morts de la guerre. L'image a fait le tour du pays en une nuit. Mesurer son poids exact sur le vote est impossible, et aucun sondage de l'époque ne permet de le faire. Mais les dirigeants radicaux ont toujours tenu cette flamme pour l'un des cadeaux les plus précieux que leur ait faits l'adversaire.

Alfonsin avait clos sa propre campagne deux jours plus tôt, sur la même avenue, en récitant le préambule de la Constitution, comme il le faisait depuis des mois à la fin de chaque discours. Le texte de 1853 promet de « consolider la paix intérieure » et d'« assurer les bienfaits de la liberté ». Dans sa bouche, la formule prenait l'allure d'une prière laïque, que des milliers de gens reprenaient à voix basse.

Le candidat radical a obtenu, ce dimanche 30 octobre, 51,75 % des suffrages, soit environ 7,7 millions de voix, et la majorité du collège électoral chargé de le désigner formellement. Italo Luder, l'ancien président du Sénat que le justicialisme avait choisi pour candidat, s'est arrêté à un peu plus de 40 %. Les radicaux ont décroché 129 des 254 sièges de la Chambre des députés, contre 111 aux péronistes, qui sont toutefois restés le premier groupe du Sénat. Près de 86 % des inscrits s'étaient déplacés. Dans la province de Buenos Aires, Alejandro Armendariz a battu Herminio Iglesias.

Jamais encore le péronisme n'avait perdu une élection présidentielle à laquelle il avait le droit de se présenter.

C'est dès avril que le résultat s'était préparé, quand Alfonsin avait dénoncé ce qu'il appelait un « pacte syndical et militaire », par lequel des chefs de la Confédération générale du travail et des officiers s'entendaient pour garantir l'impunité des uns contre le contrôle des syndicats par les autres. Il visait nommément Lorenzo Miguel, patron du syndicat de la métallurgie et figure du péronisme. L'accusation n'a jamais été prouvée devant un tribunal. Elle a pourtant collé à la candidature de Luder pendant toute la campagne, parce qu'elle mettait un nom sur ce que beaucoup redoutaient, un arrangement conclu dans le dos des électeurs entre les deux forces qui avaient dominé le pays depuis la chute de Peron.

Puis il y a eu l'amnistie. En septembre, le général Reynaldo Bignone, dernier président de la junte, avait signé une « loi de pacification nationale » qui effaçait les crimes commis par les forces armées dans la lutte contre la subversion. Alfonsin a promis de l'annuler. Et Luder a répondu qu'une loi pénale plus douce produisait des effets qu'on ne pouvait plus défaire, un argument de juriste que la rue a compris comme une acceptation. Le candidat péroniste traînait un autre poids. En 1975, président par intérim pendant un congé maladie d'Isabel Peron, il avait signé les décrets ordonnant d'« anéantir » la guérilla, des textes dont les militaires s'étaient ensuite servis pour couvrir la répression.

Il restait l'affiche, deux lettres entrelacées, R et A, dessinées comme deux mains qui se serrent, avec ce mot d'ordre répété sur les murs du pays : « Ahora Alfonsin ». Le publicitaire David Ratto avait conçu l'ensemble pour un candidat qui, au départ, ne passait pas pour un tribun.

Alfonsin a prêté serment le 10 décembre. Le Congrès a voté, parmi ses toutes premières lois, l'annulation de l'auto-amnistie. On lui doit aussi la Commission nationale sur la disparition des personnes, confiée à l'écrivain Ernesto Sabato, dont le rapport a ouvert la voie au procès des juntes militaires. Jorge Videla et Emilio Massera y ont été condamnés à la réclusion à perpétuité. La suite a été plus rude. Alfonsin a quitté le pouvoir en 1989 dans l'hyperinflation et les pillages, cinq mois avant la date prévue, en remettant l'écharpe présidentielle à Carlos Menem.

Ce départ anticipé n'a jamais quitté le débat argentin. C'est à Cordoba, le jour du quarante et unième anniversaire de l'élection, en 2024, que Javier Milei s'en est pris devant la Fondation Méditerranée à celui que l'on présente, a-t-il dit, « paradoxalement » comme le père de la démocratie. Le président l'a qualifié de partisan d'un coup d'État, en l'associant à Eduardo Duhalde dans la chute de Fernando de la Rua en 2001. Il lui a aussi reproché l'hyperinflation de la fin des années 1980. Ces propos sont venus, il faut le préciser, au milieu d'un discours consacré surtout à la politique monétaire.

Un an plus tard, le 26 octobre 2025, les Argentins ont renouvelé une partie du Congrès. La participation n'a atteint que 67,85 %, selon le chiffre annoncé au soir du vote par le chef du cabinet des ministres, Guillermo Francos. Près d'un électeur sur trois s'est abstenu. C'est le niveau le plus bas pour une élection nationale depuis le retour de la démocratie. D'après le site de vérification Chequeado, la moyenne des scrutins de 1983 à 2023 avoisine 79 %, et le précédent plancher, en pleine pandémie de 2021, était de 71 %. La liste du président, La Libertad Avanza, est arrivée en tête avec un peu plus de 40 % des voix.