DERNIÈRES ACTUALITÉS

MEMOIRE D'URNES

31 octobre Japon 2021 : la nuit où Osaka a voté contre tout le monde

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

« Mon talent, c'est de bien écouter les gens. » Fumio Kishida l'a répété pendant toute la course à la présidence du Parti libéral-démocrate (PLD), un petit carnet à la main, celui où il affirmait noter depuis des années les doléances des électeurs. Le 29 septembre 2021, ce député de Hiroshima, réputé terne jusque dans son propre camp, a battu Taro Kono au second tour du scrutin interne, puis il est devenu Premier ministre dans la foulée. Et dix jours après, il a dissous la Chambre des représentants.

Personne n'avait jamais été aussi pressé. Il ne s'est écoulé que vingt-sept jours entre son arrivée au pouvoir et le vote du 31 octobre, le délai le plus court de l'après-guerre, parce que le nouveau chef voulait passer devant les électeurs avant que ne s'évente l'effet de nouveauté né du départ de Yoshihide Suga, usé par le Covid-19 et par des Jeux olympiques tenus à huis clos. Son programme tenait en deux mots, « nouveau capitalisme », censés promettre un meilleur partage des fruits de la croissance.

Les sondeurs ne lui promettaient pas une soirée tranquille. Plusieurs enquêtes prédisaient un PLD privé de majorité à lui seul, et une projection du Japan Times évoquait une quarantaine de sièges en moins. L'opposition, pour une fois, s'était organisée. C'est le Parti démocrate constitutionnel (PDC) de Yukio Edano qui avait conclu avec les communistes un accord de candidatures uniques dans plus de deux cents circonscriptions. Quant au populiste Taro Yamamoto, il s'était retiré de la 8e circonscription de Tokyo au profit de la candidate du PDC.

Le résultat a pris tout le monde à contre-pied.

Avec 261 sièges sur 465, en comptant deux élus sans étiquette ralliés au lendemain du vote, le PLD a conservé seul la majorité. Ce chiffre n'a rien d'anodin à Tokyo : on l'appelle la « majorité absolue stable », celle qui permet au parti au pouvoir de présider toutes les commissions permanentes de la Chambre et d'y détenir la majorité. Pour son allié bouddhiste, le Komeito, le compteur s'est arrêté à 32. Le PDC est tombé à 96, contre 109 sortants. Dix communistes seulement. On a compté environ 56 % de votants, l'une des participations les plus faibles de l'après-guerre.

Mais la nuit a eu ses victimes, et non des moindres. Akira Amari, secrétaire général du PLD depuis un mois, a perdu sa circonscription de Kanagawa face à un candidat du PDC. Il a été repêché par la proportionnelle mais a dû quitter son poste, une première pour un secrétaire général en exercice sous le mode de scrutin actuel. Dans la 8e de Tokyo, l'ancien ministre Nobuteru Ishihara a été battu par Harumi Yoshida, celle-là même pour qui Yamamoto s'était effacé. Et Ichiro Ozawa, l'homme qui avait fait tomber le PLD en 1993 puis en 2009, a perdu son fief d'Iwate, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son entrée à la Diète en 1969.

Côté opposition, la stratégie commune a surtout servi d'argument à ses adversaires. Le PLD avait martelé pendant toute la campagne qu'un vote pour le PDC revenait à faire entrer les communistes au gouvernement, et une partie des électeurs centristes l'a cru. Deux jours après le scrutin, Edano a démissionné en invoquant son seul manque de capacité, formule d'usage qui n'a convaincu personne dans ses troupes.

Reste Osaka, où se jouait une autre élection.

Le Parti de l'innovation du Japon, dit Ishin, y est né d'un mouvement local. Il n'avait fait élire que onze députés en 2017. Le 31 octobre 2021, il en a obtenu 41 et a remporté les quinze circonscriptions d'Osaka où il se présentait, les quatre autres ayant été laissées au Komeito par un arrangement tacite. Pas une seule pour le PLD. Dans le bloc proportionnel du Kinki, Ishin est aussi arrivé en tête. On ne peut guère attribuer ce succès à un programme national, que peu d'électeurs auraient su résumer. Il tenait d'abord à un homme, Hirofumi Yoshimura, gouverneur d'Osaka, que ses conférences de presse quotidiennes pendant la pandémie avaient rendu célèbre dans tout l'archipel.

Ce soir-là, Kishida a gagné son pari, mais le parti qui a le plus progressé n'appartenait ni à sa majorité ni à l'opposition classique. Son propre crédit s'est épuisé plus vite que prévu. C'est le scandale des caisses noires des factions qui l'a conduit à renoncer au pouvoir à l'automne 2024. En octobre 2025, après le départ du Komeito d'une coalition vieille d'un quart de siècle, Ishin est devenu le partenaire de gouvernement du PLD de Sanae Takaichi. Il a obtenu en échange une loi sur une « capitale de secours », adoptée en juillet, qui doit doter le pays d'un second centre de décision en cas de séisme à Tokyo.

L'ancien rêve d'Ishin, lui, n'est pas mort. À deux reprises, en 2015 puis en 2020, les habitants d'Osaka ont refusé de voir leur ville découpée en arrondissements spéciaux sur le modèle de Tokyo, et Yoshimura réclame un troisième référendum au printemps 2027, faute de quoi il ne briguera pas de nouveau mandat de gouverneur. « Je me battrai moi-même en première ligne », a-t-il lancé en mai.