Cent cinquante-huit députés présents, cent cinquante-huit voix. C'est sans une seule défection que l'Assemblée nationale du Laos a confié le gouvernement à Saleumxay Kommasith le 5 octobre, d'après le décompte publié par l'agence officielle KPL. Le nouveau Premier ministre fête ses 58 ans ce samedi. Né le 31 octobre 1968 dans la province de Houaphan, une région de montagnes accolée au Vietnam, il occupe un fauteuil que bien des diplomates en poste à Vientiane le jugeaient incapable d'atteindre il y a encore deux ans.
Le même matin, son prédécesseur Sonexay Siphandone, fils de l'ancien président Khamtay Siphandone, a pris la présidence de l'Assemblée, vacante depuis la mort de Xaysomphone Phomvihane en août. Le chassé-croisé s'est réglé en une seule séance.
Mais tout a commencé par une disgrâce, à la session parlementaire de novembre 2024. Saleumxay dirigeait alors la diplomatie laotienne depuis plus de huit ans, et il cumulait ce portefeuille avec l'un des six postes de vice-Premier ministre, obtenu à l'été 2022. La présidence tournante de l'Asean, que le Laos venait d'assurer, lui avait valu des compliments jusque dans les capitales occidentales. Le 18 novembre, il a perdu le ministère des Affaires étrangères. Aucune explication officielle n'a suivi. Thongsavanh Phomvihane, son successeur, avait passé douze ans à l'ambassade du Laos à Pékin. Les analystes du US-Asean Business Council ont soupçonné un règlement de comptes au sein du Parti révolutionnaire populaire lao, et sans doute aussi l'indice d'un rapprochement avec la Chine. Quant au ministre déchu, on l'a rattaché aux services du chef du gouvernement, avec le rang de vice-Premier ministre permanent. Il a attendu.
Houaphan n'est pas une province comme les autres. Les dirigeants du Pathet Lao y ont vécu des années dans les grottes de Vieng Xai, sous les bombes américaines, avant de prendre le pouvoir en décembre 1975. C'est donc dans le berceau même du régime qu'il sert aujourd'hui que l'enfant a grandi, à une époque où la province vivait encore au rythme des raids aériens et où les cadres du mouvement préparaient, à l'abri de la roche, l'État qu'ils allaient proclamer quelques années plus tard à Vientiane.
À dix-huit ans, il est parti pour Moscou. Le MGIMO, l'Institut d'État des relations internationales où l'Union soviétique formait ses diplomates, l'a gardé six ans et lui a laissé un master ainsi qu'un russe courant. Il y ajoute le français et l'anglais. Le Kremlin ne l'a pas oublié et lui a remis l'ordre de l'Amitié en 2021.
Au ministère des Affaires étrangères, à Vientiane, le reste du parcours s'est joué marche après marche, sans le moindre raccourci. Bureau de l'Australie, puis bureau des États-Unis. Un détour par l'université Monash de Melbourne lui a valu un second master, et trois années à New York, comme deuxième secrétaire de la mission laotienne, l'ont initié aux couloirs des Nations unies. Il a ensuite gravi tous les échelons du département des organisations internationales jusqu'à la direction générale. En 2012, il est devenu ambassadeur auprès de l'ONU. Vice-ministre ensuite, ministre au printemps 2016, reconduit par l'Assemblée en 2021 : la progression n'avait connu aucun accroc avant celui de 2024.
On ne saura sans doute jamais pourquoi il a été écarté, puisque le parti ne commente pas ses arbitrages, mais on devine que le profil du diplomate, apprécié à l'étranger, a pu jouer contre lui autant qu'en sa faveur. Sous sa conduite, Vientiane a obtenu aide et coopération économique des États-Unis, de la Corée du Sud et du Japon sans se brouiller avec Pékin. Cet exercice d'équilibre a atteint son point le plus visible à l'automne 2024, quand la capitale laotienne a reçu les sommets de l'Asean, dont le US-Asean Business Council a porté la bonne organisation à son crédit. Rares sont les dirigeants laotiens à avoir mené une carrière aussi tournée vers l'Occident, a relevé l'agence Associated Press au lendemain du vote. Les responsables de ce pays se font d'ordinaire connaître à Hanoï et à Pékin plus qu'ailleurs.
Au dernier congrès du parti, il avait pourtant conservé sa place parmi les treize membres du Bureau politique, ce qui laissait deviner la suite.
Le pays qu'il reçoit va mal. Privé d'accès à la mer, le Laos tire le plus gros de ses recettes d'exportation de l'électricité produite par ses barrages, mais cette rente n'a pas suffi à contenir une dette gonflée au fil des grands chantiers. Le rapport 2026 de la fondation allemande Bertelsmann est sévère. Emprunts excessifs, échéances trop lourdes, réserves de change insuffisantes, monnaie dépréciée : l'inventaire ne laisse guère de marge. « L'État à parti unique ne montre toujours aucune inclination pour une réforme multipartite », écrivent les mêmes auteurs.
Devant les députés, Saleumxay a énuméré sept priorités. La production alimentaire vient en tête, suivie de la remise en état des infrastructures, de la gestion des minerais et des grands projets d'investissement. Viennent ensuite le tourisme, la collecte des recettes publiques et la stabilité monétaire. Aucune ne relève de la diplomatie.
Elle est venue frapper à sa porte dès la première semaine. Le Premier ministre vietnamien, Le Minh Hung, a fait de Vientiane la première étape d'une tournée qui l'a ensuite conduit au Cambodge. À la table des discussions, il a été question de routes, de logistique et de liaisons économiques, d'après l'agence vietnamienne VNA. Hanoï lui avait déjà adressé ses félicitations. Et la Chine, dont le poids commercial ne cesse de croître, attend son tour, tout comme la Thaïlande, partenaire et investisseur de premier rang, avec laquelle Vientiane partage le Mékong et une bonne part de ses échanges. Avec chacune, l'ancien ministre connaît les dossiers, les interlocuteurs et les usages. Ses prédécesseurs, venus pour la plupart de l'appareil du parti ou des provinces, n'avaient pas ce bagage, et c'est sur lui que le parti a misé.
Sur l'homme lui-même, les notices officielles restent brèves. Marié, père de deux filles, il y figure en amateur de football et de golf.