Les Féroïens ont voté un jour avant tout le monde. Le 1er novembre, dans l'archipel, appartient aux marins et aux pêcheurs disparus en mer, et l'on n'ouvre pas de bureau de vote un jour de deuil. Les législatives danoises de 2022 ont donc commencé un lundi, à Torshavn, avec 71 % de participation, avant de gagner le Groenland puis le Danemark proprement dit. Personne, ce soir-là, ne se souciait beaucoup des quatre sièges de l'Atlantique Nord. Ce sont eux qui ont fait la majorité.
Ce scrutin, la Première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen ne l'avait pas choisi de gaieté de cœur. Dès le début de l'été, le Parti social-libéral, qui soutenait son gouvernement minoritaire sans y siéger, lui avait posé un ultimatum : des élections avant la rentrée parlementaire d'octobre, ou une motion de censure. Sa dirigeante, Sofie Carsten Nielsen, n'a pas varié pendant trois mois. Et elle a fini par céder le 5 octobre, au lendemain de l'ouverture de la session.
La cause tenait en un mot, le vison. En pleine pandémie, à l'automne 2020, Mette Frederiksen avait annoncé en conférence de presse l'abattage de tous les visons d'élevage du pays, plus de quinze millions de bêtes, parce qu'une mutation du coronavirus apparue dans les fermes du nord du Jutland risquait, aux yeux des autorités sanitaires, d'affaiblir les vaccins alors en préparation. Aucune loi ne le permettait. Saisie par le Parlement, une commission d'enquête a rendu ses conclusions à la fin de juin 2022. Elle a jugé les déclarations de la Première ministre « gravement trompeuses » sur le plan objectif, tout en admettant que celle-ci ne l'avait ni su ni voulu. Ses services avaient agi de manière « très répréhensible », le ministère de l'Agriculture de manière « extrêmement répréhensible », et dix fonctionnaires se sont vu reprocher des manquements. Pour les social-libéraux, cela suffisait.
Deux anciens ministres de droite ont occupé la campagne. C'est pour se poser en arbitre entre les blocs que Lars Lokke Rasmussen, deux fois chef du gouvernement, avait quitté Venstre, le grand parti libéral qu'il avait présidé, et fondé les Modérés. Inger Stojberg revenait de plus loin. Elle avait été condamnée en décembre 2021 à soixante jours de prison par la Haute Cour du royaume, une juridiction qui ne s'était plus réunie depuis le milieu des années 1990, pour avoir fait séparer des couples de demandeurs d'asile lorsqu'elle dirigeait le ministère de l'Immigration. Le Folketing l'avait ensuite jugée indigne d'y siéger. Six mois plus tard, elle a lancé les Démocrates du Danemark.
Les sociaux-démocrates ont obtenu 27,5 % des voix et 50 sièges, leur meilleur résultat depuis vingt ans. Venstre s'est effondré à 13,3 % et a perdu vingt de ses 43 élus. C'est aux Modérés qu'est revenue la troisième place, avec 16 sièges, devant le Parti populaire socialiste et les Démocrates du Danemark, entrés au Parlement avec 14 élus. Le Parti populaire danois, qui pesait plus de 21 % en 2015, n'a sauvé que cinq députés. Plus de 84 % des inscrits ont voté.
Au Danemark même, la gauche n'a réuni que 87 sièges, trois de moins que la majorité.
C'est l'Atlantique Nord qui a comblé l'écart. Le Groenland a envoyé à Copenhague deux élues de gauche, issues de Siumut et d'Inuit Ataqatigiit. Aux Féroé, le Parti de l'union, allié de la droite, et les sociaux-démocrates locaux se sont partagé les deux sièges. Total : 90 sur 179. Le calcul a de quoi gêner. Droite et Modérés réunis avaient recueilli 68 209 voix de plus que la gauche, un siège social-démocrate est venu d'une disposition de la loi électorale que personne n'avait jamais appliquée, au détriment de Venstre, et moins d'un Groenlandais sur deux s'était déplacé. On aurait tort d'y voir une simple bizarrerie arithmétique. Le royaume ne s'arrête pas au Jutland et aux îles danoises, et ce scrutin l'a rappelé à ceux qui l'oubliaient.
Tard dans la nuit, au siège du parti à Copenhague, la Première ministre a essuyé quelques larmes devant ses militants. Pourquoi démissionner quand on vient de gagner ? Elle l'avait promis pendant la campagne, et elle l'a fait dès le lendemain en remettant sa démission à la reine, pour chercher un gouvernement au centre. Six semaines de tractations ont suivi. Le 15 décembre, elle a présenté un cabinet réunissant sociaux-démocrates, Venstre et Modérés, attelage que le pays n'avait plus connu depuis la fin des années 1970, avec Jakob Ellemann-Jensen à la Défense et Lars Lokke Rasmussen aux Affaires étrangères. L'arbitre dont la gauche n'avait pas eu besoin a fini ministre. Sofie Carsten Nielsen, elle, a quitté la présidence de son parti après l'un des pires scores de son histoire, 3,8 %.
Les électeurs ont rendu leur verdict sur cette coalition le 24 mars 2026, au terme d'une campagne dominée par les visées de Donald Trump sur le Groenland. Face à Washington, Mette Frederiksen avait montré une fermeté qui l'avait remise à flot dans les sondages. Son parti est resté le premier, mais avec moins de 22 % des voix et douze sièges en moins, son plus faible niveau depuis 1903, et aucun bloc n'a atteint 90 sièges. Lars Lokke Rasmussen, réduit à 14 députés, est redevenu l'homme dont tout dépendait. Il a fermé la porte à l'extrême gauche et confié une mission exploratoire au chef de Venstre Troels Lund Poulsen avant de revenir vers Mette Frederiksen, reconduite le 23 mai. Le 2 juin, elle a présenté un gouvernement minoritaire avec le Parti populaire socialiste, les Modérés et les social-libéraux. Les deux députés du Groenland ont pris part aux négociations. Ils y ont réclamé davantage de latitude en politique étrangère, une compétence que Copenhague exerce encore en leur nom.