Un bouton n'a pas été pressé, et l'ANC risque d'en payer le prix dans six municipalités. Avant la clôture du 28 août, les administrateurs du parti avaient bien saisi les noms de leurs candidats sur le portail en ligne de la Commission électorale indépendante, l'IEC. Il leur restait à cliquer sur « soumettre ». Rien n'est parti, faute d'un clic ou à cause d'une panne du système, selon la version qu'on retient. Le parti de Nelson Mandela se retrouve privé de 181 candidats dans le Cap-Oriental, au KwaZulu-Natal et dans l'État-Libre, des régions où il réalise d'ordinaire ses meilleurs scores.
C'est la Cour électorale qui a rejeté la première son recours, à la mi-septembre. Pour elle, téléverser n'est pas déposer. Le secrétaire général de l'ANC, Fikile Mbalula, a porté l'affaire devant la Cour constitutionnelle en soutenant que cette étape ne figure dans aucun texte : « La Commission n'avait pas le pouvoir d'en faire une condition d'éligibilité. » Dans une déclaration sous serment adressée aux juges, la responsable adjointe des élections à l'IEC, Akhtari Henning, lui oppose une formule sèche. « Téléverser et saisir ne revient pas et ne peut pas revenir à se conformer. » Sans décision rapide, et alors que les bulletins sont déjà à l'impression, la Commission prévient qu'elle ne pourra pas organiser le vote du 4 novembre dans les communes concernées.
Ces six communes ne pèsent pas lourd sur une carte de 1,2 million de kilomètres carrés. À la pointe du continent, l'Afrique du Sud borde l'Atlantique et l'océan Indien, que les géographes font se rejoindre au cap des Aiguilles plutôt qu'au cap de Bonne-Espérance, plus célèbre et situé plus à l'ouest. Derrière une étroite plaine côtière, la majeure partie du territoire s'élève en un haut plateau, du Highveld herbeux à l'est jusqu'au Karoo semi-désertique. Le pays enserre complètement le Lesotho. Trois capitales se partagent les pouvoirs, Pretoria pour le gouvernement, Le Cap pour le Parlement, Bloemfontein pour la justice. On y parle douze langues officielles depuis que la langue des signes a rejoint la liste. Ses 63 millions d'habitants vivent surtout en ville.
Johannesburg n'existait pas avant l'or, découvert en 1886 dans les collines du Witwatersrand. Les filons ont attiré des capitaux britanniques et des centaines de milliers de mineurs noirs, logés dans des foyers réservés aux hommes, selon un système de main-d'œuvre migrante que l'apartheid a ensuite codifié. Soweto a grandi au sud-ouest de la ville, à mesure que la ségrégation en repoussait les travailleurs noirs. Aujourd'hui encore, le sous-sol sud-africain fournit plus des deux tiers du platine extrait dans le monde, et le pays est le premier producteur de chrome et de manganèse. Il n'a pas suffi à donner du travail à tous. Près d'un actif sur trois est au chômage.
À Sharpeville, en mars 1960, la police a tiré sur une foule rassemblée contre les laissez-passer imposés aux Noirs, et 69 personnes sont mortes.
Le régime avait alors douze ans. Il prolongeait une histoire coloniale ouverte au milieu du XVIIe siècle, quand la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a installé un poste de ravitaillement au Cap. Les descendants des colons, les Boers, ont gagné l'intérieur pour échapper à la domination britannique et y ont fondé des républiques, perdues après une guerre achevée en 1902 dont les camps de concentration restent un souvenir amer chez les Afrikaners. Unifié en 1910, le pays a tenu la majorité noire à l'écart du pouvoir. Le Parti national, victorieux en 1948, a fait de cette exclusion une doctrine, avec le classement racial de chaque habitant et des bantoustans prétendument indépendants. Et l'ANC, interdit au lendemain de Sharpeville, est passé à la lutte armée.
Nelson Mandela a passé vingt-sept ans en prison. En 1990, à sa libération, il a ouvert avec le président Frederik de Klerk une négociation menée sous la menace d'une guerre civile au KwaZulu-Natal et d'attentats de l'extrême droite blanche. Devant les bureaux de vote, en avril 1994, les files d'attente se sont étirées sur des kilomètres, et des millions de Noirs ont glissé un bulletin dans l'urne pour la première fois de leur vie. L'ANC a obtenu 62,65 % des voix. Puis la Commission vérité et réconciliation, présidée par l'archevêque Desmond Tutu, a entendu bourreaux et victimes, en offrant l'amnistie à ceux qui avouaient la totalité de leurs crimes politiques.
Le pouvoir a usé ce capital en trois décennies. Sous Jacob Zuma, des proches de la présidence ont pris la main sur des entreprises publiques, ce que la commission d'enquête du juge Raymond Zondo a appelé la capture de l'État. Cyril Ramaphosa, ancien syndicaliste des mines devenu homme d'affaires, lui a succédé en 2018 en promettant le ménage. Les coupures de courant ont pourtant continué. En mai 2024, après des années de délestages imposés par la compagnie publique Eskom, l'ANC est tombé à 40,18 % des voix et a perdu pour la première fois depuis la fin de l'apartheid la majorité absolue au Parlement. Le nouveau parti de Zuma, uMkhonto weSizwe, a pris 14,58 % des suffrages. C'est avec l'Alliance démocratique (DA), son principal adversaire, parti libéral solidement implanté au Cap-Occidental, que Ramaphosa a choisi de former, après deux semaines de tractations, un gouvernement d'unité nationale qui compte dix partis.
Le scrutin municipal doit mettre ces équilibres à l'épreuve. Quelque 29 millions d'électeurs sont inscrits. Les sondages publiés cet été placent l'ANC entre 31 et 34 %, devant la DA. À Johannesburg, les instituts se contredisent. L'un donne 42 % à la DA, l'autre la classe derrière l'ANC. Qui croire, quand le premier n'a interrogé qu'un peu plus de 500 habitants ? Prudence, donc. La DA y présente Helen Zille, figure historique du parti, et joue gros avec son nouveau chef, Geordin Hill-Lewis, venu de la mairie du Cap, qui affronte sa première élection à ce poste.
Côté ANC, aucun nom ne s'est imposé pour la mairie de Johannesburg, et le parti s'est contenté en août de publier une liste restreinte. Ses affiches montrent surtout Ramaphosa. Paul Mashatile, vice-président de la République et longtemps présenté comme son successeur, ne fait pas campagne à travers le pays. Aucun autre cadre du parti ne s'y risque. Fin 2027, un congrès désignera le successeur de Ramaphosa, qui achève son second mandat de président du mouvement, deux ans avant les élections générales.