Douze juges, deux voix contre, et une ordonnance d'une sécheresse rare. Le 24 juin, la Cour constitutionnelle tchèque a enjoint au gouvernement d'Andrej Babis d'inscrire Petr Pavel dans la délégation officielle au sommet de l'Otan à Ankara, de demander son accréditation et celle de son entourage, et de ne mettre aucun obstacle à sa venue. Le président avait saisi les juges deux jours plus tôt contre son propre gouvernement, qui voulait envoyer le seul Premier ministre en Turquie. Babis a d'abord dit respecter la décision, en la trouvant « inhabituellement rapide ». « Absurde », a-t-il tranché ensuite. Son ministre des Affaires étrangères, Petr Macinka, y a vu une tentative de « coup d'État constitutionnel ».
Un président peut-il traîner son cabinet devant les juges pour une place dans une délégation ? Pavel a répondu oui, et sans états d'âme apparents.
La route de Karin, en janvier 1993, avait pris deux heures. Avec vingt-neuf soldats et deux blindés OT-64, le jeune officier tchèque l'a parcourue en dégageant sous les tirs de mortier les arbres abattus en travers de la chaussée, pour rejoindre une base française encerclée dans l'ex-Yougoslavie en guerre. La colonne est arrivée trop tard pour deux soldats français, déjà tués, et plusieurs autres étaient blessés. On en a évacué cinquante-cinq. Paris lui a remis la croix de la Valeur militaire avec étoile de bronze, et Prague a pris plus de temps pour lui accorder sa médaille de l'Héroïsme. Cet épisode revient dans presque tous ses portraits, et on comprend pourquoi.
Il fête ses 65 ans ce dimanche, lui qui est né le 1er novembre 1961 à Plana, petite ville de Bohême de l'Ouest proche de la frontière allemande.
L'Otan l'a porté plus haut qu'aucun officier de l'ancien bloc soviétique avant lui, à la présidence de son comité militaire jusqu'en 2018. Pour y arriver, il était passé par les forces spéciales, par un poste de représentant militaire adjoint auprès de l'Union européenne à Bruxelles et par trois ans à la tête de l'état-major général. Après 1989, Camberley, le Royal College of Defence Studies et un master de relations internationales au King's College de Londres avaient complété sa formation.
Le premier camp, celui de Moscou, avait d'abord été celui de son père. Josef Pavel a servi comme officier de renseignement à l'état-major du district militaire occidental, à Tabor, pendant les seize dernières années du régime, et le fils a pris la même voie. Il a demandé sa carte du Parti communiste en 1983, l'a obtenue deux ans après un stage probatoire et a dirigé la cellule de l'Académie militaire de Brno. Membre jusqu'à la révolution de Velours. Une notice biographique écrite de sa main en 1987 exprimait de la compréhension pour l'invasion de 1968 par les armées du pacte de Varsovie. C'est le renseignement militaire qui l'avait recruté la même année, dans un département dont les membres se préparaient à l'espionnage à l'étranger, et qui ne l'a lâché qu'en 1999. Candidat en 2022, il a qualifié d'erreur son adhésion au parti et s'est excusé pour la notice.
Contre Babis, déjà. En janvier 2023, le général à la retraite a battu le milliardaire au second tour avec plus de 58 % des voix, avant de s'installer au Château de Prague à la place de Milos Zeman. Quand les législatives d'octobre 2025 ont ramené l'adversaire à la tête du gouvernement, Pavel a exigé de lui, avant toute nomination, un plan public pour régler le conflit d'intérêts lié au groupe agroalimentaire Agrofert. Le milliardaire a promis début décembre de couper ses liens avec le conglomérat, et sa nomination a suivi. Filip Turek n'a pas eu cette chance. Le président a refusé de faire de ce président d'honneur du parti des Automobilistes un ministre de l'Environnement, en raison de messages racistes, sexistes et homophobes, et de publications favorables au nazisme retrouvées sur ses comptes.
C'est l'affaire Turek qui a tout envenimé. Macinka a écrit fin janvier à un proche conseiller du président pour le prévenir de « conséquences » en cas de refus de revoir la décision. Le président a publié les messages et saisi la police. Il y a vu du chantage. Le ministre a répliqué à la télévision que ses services ignoreraient désormais le président. Plus de 90 000 personnes sont descendues le même jour sur la place de la Vieille-Ville et la place Venceslas pour le soutenir. La motion de censure de l'opposition a échoué trois jours après, la coalition tenant 108 des 200 sièges de la Chambre.
Sur l'Ukraine aussi, les deux têtes de l'exécutif divergent. Babis a suspendu la livraison des quatre avions de combat L-159 promis par Pavel à Kiev, après l'opposition du ministre de la Défense, Jaromir Zuna. Le président a aussi mis en garde quand la commission de défense de la Chambre a proposé en février de retrancher quelque 21 milliards de couronnes d'un budget militaire de 176 milliards, au risque de passer sous les 2 % du PIB promis aux alliés. Marié en secondes noces à Eva Pavlova, lieutenant-colonel de l'armée, il a eu deux fils d'un premier mariage, même si certaines biographies lui prêtent trois enfants. Les sondages le placent en tête des personnalités. Motard assidu, il a ouvert l'an dernier sur une BMW la parade du Grand Prix de Brno.
Il a bien fait le voyage d'Ankara début juillet. Le fond du litige reste entier. Fin août, le chef de la diplomatie a exigé que le Château renonce à son action en justice avant toute rencontre sur la politique étrangère avec le cabinet. « Il n'y a aucune raison de la retirer, a répondu Pavel. Je veux vraiment attendre de voir comment les compétences seront clarifiées. » Le cabinet a riposté en demandant la récusation du juge rapporteur, Pavel Samal, à qui il reprochait sa conduite de la procédure. Rejet début septembre, faute du moindre indice de parti pris personnel.