Les sifflets ont commencé avant la nuit, jeudi, pour le dernier rassemblement de la campagne, sur la place Slavija de Belgrade, où le mouvement étudiant a réuni ses plus grandes foules depuis deux ans. Plusieurs dizaines de milliers de personnes y ont convergé, sous des drapeaux proclamant que « les étudiants gagnent ». « Quatorze années d'humiliation, de chaos et de trahison » : voilà ce que Jugoslav Gasic, professeur d'université et candidat, a promis d'effacer. Réponse scandée : « Victoire ! » Au même moment, dans une salle de sport à l'autre bout de la ville, Aleksandar Vucic a lancé à ses partisans : « Sortons et battons-les, battons-les nettement ! »
Ce scrutin ne devait pas avoir lieu avant la fin de 2027. Sur proposition du Premier ministre Djuro Macut, Vucic a dissous l'Assemblée nationale le 9 septembre, puis il a renoncé à la présidence de la République avant le terme de son second mandat, le dernier que la Constitution lui accordait. Il conduit la liste « Aleksandar Vucic, Serbie unie » du Parti progressiste serbe (SNS), au pouvoir depuis 2012, et brigue la tête du gouvernement. Pour expliquer la hâte, il a cité l'Exposition internationale que Belgrade doit accueillir à partir de mai 2027, qu'un report aurait selon lui mise en péril, et l'« ingérence » de puissances étrangères dans un mouvement qu'il décrit comme une tentative de coup d'État financée de l'extérieur.
En novembre 2024, la marquise en béton de la gare de Novi Sad, tout juste rénovée, s'est effondrée et a tué seize personnes, et une bonne partie du pays a vu dans ce chantier l'œuvre de la corruption. Les étudiants ont bloqué leurs facultés, puis les routes. On a compté plus de 325 000 manifestants à Belgrade le 15 mars 2025, d'après l'Archive des rassemblements publics, un collectif indépendant. Le Premier ministre d'alors, Milos Vucevic, avait annoncé sa démission dès janvier. Quand la dissolution a enfin été signée, le compte des Étudiants en blocage a fait l'addition, 492 jours, et réclamé la victoire.
La liste étudiante, elle, aligne 250 candidats pour 250 sièges, et pas un seul chef.
Choisis par les assemblées étudiantes, ces candidats sont pour beaucoup des universitaires ou des enseignants sans passé politique. Leur programme parle de corruption et de reconstruction des institutions, et laisse de côté le Kosovo et l'Union européenne, deux sujets qui divisent leurs propres électeurs. Mais Igor Bandovic, qui dirige le Centre pour la politique de sécurité de Belgrade, a relevé chez plusieurs d'entre eux une ligne dure sur le Kosovo, l'envie de revoir les accords conclus sous l'égide de Bruxelles et l'idée d'un référendum sur l'adhésion à l'UE dans les six mois suivant leur arrivée au pouvoir. Sur Moscou, ils signalent plutôt la continuité.
Vucic répète de son côté que la Serbie a choisi « une bonne voie européenne » sans renier ses amitiés traditionnelles, Russie comprise. L'électeur qui voudrait voter dimanche pour un virage diplomatique ne le trouvera sur aucun des deux grands bulletins. Plusieurs partis d'opposition, dont le Parti démocrate, se sont effacés derrière les étudiants, et d'autres partent seuls, au risque de rester sous le seuil de 3 %.
Combien pèsent-ils ? Faute d'instituts indépendants fiables en Serbie, les enquêtes publiées se contredisent. La revue Nova srpska politicka misao, dans une enquête parue mardi, accorde 44,5 % des intentions exprimées à la liste étudiante. La coalition de Vucic suit à 42,7 %. Le politologue Dusan Vucicevic prédit aux étudiants plus de 40 %, un score qu'aucune liste d'opposition n'a atteint depuis 2012. En décembre 2023, le SNS avait obtenu 46,75 % des voix, et la principale coalition d'opposition, La Serbie contre la violence, moins d'un quart. Vucic a reconnu que les étudiants menaient, mais selon lui leur avance fond. La majorité est à 126 sièges.
Jelena Vasiljevic, chercheuse à l'université de Belgrade, regarde d'abord la participation. Le SNS, dit-elle, dispose d'un électorat discipliné, tenu par un système clientéliste, quand la liste étudiante doit rassembler les partisans de l'opposition et convaincre aussi ceux qui ne votent jamais, ou qui n'ont pas encore choisi entre les deux camps. C'est pour eux que les étudiants ont marché, ces derniers mois, jusque dans les campagnes où Vucic fait ses meilleurs scores. Si le pari réussit, l'Assemblée accueillera un groupe nombreux d'élus sans expérience, aux convictions disparates, et les partis d'opposition traditionnels en sortiront amoindris.
Les conditions d'une élection libre et équitable ne sont pas réunies, ont averti vingt-quatre organisations de la société civile, et un observatoire a recensé plus d'une centaine d'incidents violents pendant la campagne. Six personnes, arrêtées parce qu'elles auraient préparé des violences et des émeutes pour le jour du scrutin, ont été interrogées mercredi par le parquet. L'ONG Birodi surveille six chaînes, de RTS 1 à N1. Dimanche, les bureaux fermeront à 20 heures, et il faudra attendre deux heures de plus pour les premiers résultats. L'agence AP relève que l'étroitesse de l'écart annoncé par les sondages fait craindre des incidents si, dimanche soir, les deux camps revendiquent la victoire chacun de leur côté.
Il restera ensuite une présidentielle à organiser. Aleksandar Vucic n'aura pas le droit de s'y présenter.