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MEMOIRE D'URNES

3 novembre 2020 : États-Unis, l'élection gagnée dans les sacs postaux

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

« Franchement, nous avons gagné cette élection. » Donald Trump a lancé la phrase vers 2 h 30 du matin, dans l'East Room de la Maison-Blanche, devant ses invités et les caméras de toutes les chaînes. À cette heure, plusieurs millions de bulletins n'avaient pas encore été ouverts. Le président sortant a exigé que « tout vote cesse », dénoncé une « fraude contre le peuple américain » et annoncé un recours devant la plus haute juridiction du pays. En Pennsylvanie, ses chiffres avaient de quoi le rassurer : plus d'un demi-million de voix d'avance.

Cette avance ne mesurait que l'ordre du dépouillement. Depuis le printemps, la pandémie avait poussé des dizaines de millions d'Américains vers le vote par correspondance, plus de quatre votants sur dix selon le Bureau du recensement. Les démocrates surtout. Trump avait passé l'été à accuser ces bulletins postaux de toutes les fraudes. Ses électeurs ont voté le jour même, ceux de Joe Biden des semaines plus tôt. Il fallait encore les ouvrir. La Floride, qui les traitait à l'avance, a publié ses résultats le soir même. Rien de tel en Pennsylvanie. Son Parlement républicain avait pourtant ouvert en 2019 le vote par correspondance sans justification, avant de refuser obstinément, malgré les demandes répétées des administrateurs de comté, que ces derniers touchent aux enveloppes avant 7 heures le matin de l'élection. À Philadelphie, on a compté d'abord les votes du jour, puis ceux de la poste, au rythme des machines à ouvrir les plis installées dans le centre des congrès.

Al Schmidt, seul républicain de la commission électorale de Philadelphie, l'avait annoncé pendant des semaines : le résultat prendrait des jours. Un tweet présidentiel l'a pris pour cible peu après. Puis les menaces de mort. À Detroit, le mercredi après-midi, des dizaines d'observateurs républicains se sont pressés contre les vitres de la salle de dépouillement du TCF Center en scandant « Stop the count », arrêtez le comptage, alors que Joe Biden venait de passer en tête dans le Michigan. Les agents électoraux ont fini par masquer les fenêtres avec des cartons. Plus à l'ouest, à Phoenix, des partisans du président massés devant le centre électoral du comté de Maricopa réclamaient au contraire qu'on aille au bout de chaque bulletin, parce que les derniers votes dépouillés en Arizona penchaient vers Trump. Même camp, slogans contraires.

C'est le samedi suivant, un peu avant midi à New York, que l'Associated Press et les grandes chaînes ont attribué la Pennsylvanie, et avec elle la Maison-Blanche, à Joe Biden, au terme de quatre jours de dépouillement.

Trump jouait alors au golf sur son parcours de Sterling, en Virginie. À Philadelphie, Rudy Giuliani a tenu au même moment une conférence de presse sur le parking de Four Seasons Total Landscaping, une entreprise de jardinage coincée entre un crématorium et une librairie pour adultes. Le président avait d'abord annoncé l'événement, dans un tweet, à l'hôtel Four Seasons du centre-ville. Personne dans son entourage n'a jamais expliqué le choix du lieu. Le soir, à Wilmington, Biden a parlé devant des centaines de voitures garées sur le parking du Chase Center, dont les klaxons ont remplacé les applaudissements. « Je m'engage à être un président qui ne cherche pas à diviser, mais à unir », a-t-il dit. Kamala Harris, première femme élue à la vice-présidence, l'avait précédé à la tribune.

Les comptes définitifs ont donné à Biden 306 grands électeurs contre 232. Plus de 81 millions d'Américains ont voté pour lui, soit 51 % des suffrages, contre 74 millions pour Trump. La participation a atteint 66 % des citoyens en âge de voter, du jamais-vu depuis 1900. Au niveau national, les sept millions de voix d'écart ont moins compté que les marges des États décisifs : 11 779 voix en Géorgie, à peine plus de 10 000 en Arizona, environ 80 000 en Pennsylvanie. La Géorgie n'avait plus choisi un démocrate depuis Bill Clinton en 1992, l'Arizona depuis 1996.

Devant les tribunaux, une soixantaine de recours ont échoué. Il a demandé au téléphone, au début de janvier, au secrétaire d'État républicain de Géorgie, Brad Raffensperger, de « trouver 11 780 voix », une de plus que l'écart, lors d'un appel d'une heure enregistré par son interlocuteur. Et quatre jours plus tard, une foule a envahi le Capitole pendant la certification des résultats. Tout ce qui a suivi tenait déjà dans la phrase de l'East Room, et dans l'idée, jamais démontrée devant un tribunal, qu'un bulletin compté tard vaut moins qu'un bulletin compté tôt.

Six ans plus tard, jour pour jour, les Américains retournent aux urnes pour le scrutin de mi-mandat, et la Maison-Blanche, reconquise en 2024, n'a pas lâché sa cible. Un décret de mars a demandé à la poste de ne livrer d'enveloppes électorales qu'aux électeurs listés d'avance par les États. Avec, en prime, des enveloppes munies d'un code-barres unique, vérifié par le service postal. La juge fédérale Indira Talwani, à Boston, a gelé le dispositif, faute de délégation du Congrès au service postal en matière électorale. Saisie en urgence, la Cour suprême a maintenu ce gel à la mi-septembre, malgré l'opposition des juges Samuel Alito et Clarence Thomas, sans trancher la légalité du décret pour les scrutins suivants. « Les responsables électoraux des États et des collectivités locales n'ont pas le temps suffisant pour appliquer raisonnablement la règle avant les élections », a jugé Brett Kavanaugh. Les enveloppes de cet automne arriveront donc sans liste préalable ni code-barres.