Que dire à un allié qui négocie du gazole avec Vladimir Poutine ? Petteri Orpo a choisi de ne pas arrondir sa réponse, mi-octobre, en marge du sommet européen de Bruxelles. Quelques jours plus tôt, Donald Trump avait annoncé que la Russie mettrait du gazole sur les marchés américain et mondial, au titre d'un accord avec le Kremlin. Interrogé par Politico Europe, le Premier ministre finlandais a jugé que la politique de Washington dans cette guerre n'avait aucune logique, puis il a déroulé un raisonnement de salle de classe. « Nous sommes dans l'Otan. Et quelle est la plus grande menace pour l'Otan ? La Russie. » Pas de réponses, a-t-il reconnu, beaucoup de questions.
Venant d'un homme dont le vocabulaire public tient d'ordinaire du rapport budgétaire, la sortie a porté. Dans le même entretien, Orpo a repris à son compte l'avertissement de Volodymyr Zelensky sur des États-Unis placés du mauvais côté de l'histoire et résumé la situation de l'Ukraine d'une image : « Le ciel est ouvert pour la Russie. » L'Union, a-t-il plaidé, doit continuer d'aider Kiev quelle que soit la fiabilité américaine, et trouver le moyen de mobiliser les avoirs russes gelés.
Il fête ses 57 ans ce mardi. Antti Petteri Orpo est né le 3 novembre 1969 à Koylio, une commune rurale du Satakunta, dans l'ouest du pays, aujourd'hui rattachée à Sakyla. Ses parents, instituteurs au village, lui ont eux-mêmes fait la classe. C'est de son père, conseiller municipal sous l'étiquette du Kokoomus, le parti de la Coalition nationale, qu'il a hérité sa carte.
Le service militaire a failli l'emmener ailleurs. Orpo a envisagé une carrière d'officier, y a renoncé, et porte toujours le grade de capitaine de réserve. À l'université de Turku, la science politique l'a occupé douze ans, le temps de militer dans le syndicalisme étudiant et dans les sections du parti. Le diplôme n'est arrivé qu'en 2002. Entre-temps, il avait obtenu un siège au conseil municipal de Turku. On l'a ensuite vu assistant de Ville Itala, alors président du Kokoomus et ministre de l'Intérieur, puis secrétaire général adjoint du parti.
Au printemps 2023, il a même présidé quelques semaines le Parlement, le temps que se forme une coalition. Orpo y siège depuis 2007, élu de la Finlande propre. Les portefeuilles sont venus tard, l'Agriculture et les Forêts en 2014 puis l'Intérieur dans le gouvernement de Juha Sipila, au moment où des dizaines de milliers de demandeurs d'asile traversaient l'Europe. Il a plaidé pour une réponse européenne commune et proposé des contrôles temporaires aux frontières, une ligne plutôt ouverte sur l'asile qu'il a durcie par la suite, jusqu'à réduire à 500 par an le quota de réfugiés.
En juin 2016, Orpo a ravi la présidence du parti à Alexander Stubb. Le sortant, ministre des Finances, se voyait reprocher sa conduite des économies budgétaires, et le congrès lui a préféré le challenger. Orpo a hérité du ministère des Finances, puis, un an après, du titre de vice-Premier ministre. L'histoire a son ironie. Stubb, le battu de 2016, est aujourd'hui président de la République, et les deux hommes se partagent la conduite de la politique étrangère. Il y a eu ensuite la défaite de 2019 et quatre ans d'opposition, puis la revanche du printemps 2023 avec 20,8 % des voix et 48 députés, deux de plus que les Vrais Finlandais. Et c'est avec eux, le Parti populaire suédois et les chrétiens-démocrates qu'Orpo a formé le gouvernement le plus à droite que la Finlande ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les premières semaines ont tourné à l'épreuve. Dès l'été, des écrits anciens de Riikka Purra, la cheffe des Vrais Finlandais devenue ministre des Finances, sont réapparus, et le ministre Vilhelm Junnila a démissionné après des plaisanteries renvoyant à l'imagerie néonazie. Puis sont venus les six milliards d'euros d'économies, le durcissement de l'assurance chômage, un jour de carence en cas d'arrêt maladie, des licenciements facilités et des restrictions au droit de grève. Les syndicats ont dénoncé une attaque contre les salariés.
Le 2 septembre, à la Maison des États d'Helsinki, son gouvernement a bouclé le budget 2027, le dernier de la législature, à 92,5 milliards d'euros pour 12,4 milliards de déficit.
L'impôt sur les sociétés y passe de 20 à 18 %, tandis que Kiev recevra 200 millions d'euros et la défense 618 millions de plus. Pour le communiqué officiel, le déficit tient aux intérêts de la dette et aux investissements de défense. Mais celui qui se dit conservateur budgétaire et voyait dans la crise de la dette le plus grand danger va aborder l'élection avec ce déficit, parce que la frontière de plus de 1 300 kilomètres avec la Russie a fini par peser plus lourd que la doctrine.
Les sondages le lui rappellent chaque mois. Dans la dernière enquête de Taloustutkimus pour la radiotélévision publique Yle, publiée le 8 octobre, les sociaux-démocrates restent en tête avec 22,7 %. La Coalition nationale glisse à 16,3 %, deux dixièmes de point derrière les Vrais Finlandais, son partenaire le plus encombrant. Prudence de lecture : l'enquête précède la sortie de Bruxelles. L'institut avait déjà relevé en juillet un décrochage chez les électrices, dont le soutien au Kokoomus était tombé sous 15 %, contre 18 à 20 % au début du mandat.
Faire de la fermeté envers Moscou un argument de campagne ? La tentation existe dans un pays entré dans l'Otan en avril 2023 après des décennies de non-alignement, et d'autant plus que c'est son gouvernement qui a fermé tous les points de passage terrestres vers la Russie. Rendez-vous le 18 avril, jour du scrutin législatif. Il aura alors 57 ans et demi, un bilan d'austérité à défendre et, en face, des sociaux-démocrates installés en tête des enquêtes.