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MEMOIRE D'URNES

6 novembre 1860 : États-Unis, le président élu sans bulletin dans dix États

MEMOIRE D'URNES Source : EPOC - création IA

Le nom d'Abraham Lincoln ne figurait sur aucun bulletin en Alabama. Ni en Géorgie, ni au Texas, ni dans sept autres États du Sud. C'est à Mobile, au bord du golfe du Mexique, que Stephen Douglas a attendu les résultats après y avoir prononcé la veille le dernier discours d'une tournée partie de Saint-Louis, dans une ville qui ne voulait guère plus de lui que de son rival républicain. Il avait traversé le Sud avec sa femme Adele. Robert Johannsen, son biographe, y a lu une supplique adressée au Sud pour qu'il accepte la victoire de l'autre. Le Petit Géant avait compris.

Pas de tournée pour Lincoln, pas de discours, pas même un voyage à Chicago en mai, quand la convention républicaine l'avait préféré au troisième tour de scrutin à William Seward, le favori new-yorkais. Il n'avait pas quitté Springfield. Une poignée de fidèles a suivi avec lui le dépouillement, le jour du vote, entre le bureau du télégraphe et des rues où la foule applaudissait chaque dépêche favorable venue de l'Est. Simon Cameron, qui tenait le parti en Pennsylvanie, a fait savoir vers 22 heures que l'État avait voté massivement républicain et que New York était « sûr ». Les républicaines de la ville avaient loué le saloon de Watson. On y servait à manger, rien à boire. « Comment allez-vous, monsieur le président ? », ont-elles lancé au candidat quand il a passé la porte. Il est retourné ensuite au télégraphe attendre les chiffres officiels de New York, l'État qui pesait alors le plus lourd au sein du collège électoral.

La dépêche décisive est arrivée peu avant 2 heures du matin.

« Je suis rentré chez moi, mais pas pour beaucoup dormir, car je sentais alors comme jamais la responsabilité qui pesait sur moi », a raconté Lincoln plus tard. Il a annoncé la nouvelle à Mary, puis s'est couché.

Lincoln a recueilli moins de 40 % des suffrages et 180 grands électeurs, tous issus des États libres. Les démocrates du Sud ont donné 72 grands électeurs à John Breckinridge, et l'Union constitutionnelle de John Bell en a obtenu 39 avec la Virginie, le Kentucky et le Tennessee. Et Douglas, deuxième au nombre des voix, s'est contenté de 12 grands électeurs, ceux du Missouri et trois du New Jersey. Plus de huit électeurs sur dix se sont déplacés.

Les totaux eux-mêmes restent discutés, car dans plusieurs États du Nord, à New York, dans le New Jersey ou en Pennsylvanie, les adversaires de Lincoln s'étaient unis sur des listes communes et personne ne sait au juste comment partager leurs voix. Dans le Kentucky natal du vainqueur, 1 364 voix seulement se sont portées sur lui. En Virginie, à peine 1 %.

À Charleston, en avril, les délégués du Sud emmenés par William Yancey avaient quitté la convention démocrate plutôt que d'accepter un programme qui ne garantissait pas l'esclavage dans les territoires de l'Ouest. La convention s'était séparée après 57 tours de scrutin sans majorité pour Douglas, et le parti en est sorti avec deux candidats. On a longtemps imputé la défaite à cette scission. Elle n'a rien décidé. Dans assez d'États du Nord pour atteindre la majorité du collège électoral, Lincoln a dépassé à lui seul la moitié des voix, et un candidat démocrate unique n'aurait pas changé l'issue.

Que valait, pour Montgomery ou Jackson, un président qu'aucun de leurs électeurs n'avait pu choisir ? La Caroline du Sud n'avait même pas organisé de vote populaire, puisque sa législature désignait elle-même les grands électeurs, qui se sont portés sur Breckinridge. Elle a été la première à quitter l'Union, six semaines plus tard. Six autres États du Sud profond l'ont suivie avant l'investiture, et la Virginie a attendu le printemps et les canons de Fort Sumter.

C'est cette même Virginie, si peu républicaine en 1860, qui a rejoint au printemps dernier le pacte national pour le vote populaire. La gouverneure démocrate Abigail Spanberger a signé la loi qui engage son État à donner ses grands électeurs au candidat arrivé en tête dans l'ensemble du pays, dès que des États totalisant 270 grands électeurs auront fait de même. Le compte atteint 222, avec 18 États et le district de Columbia. Des juristes conservateurs, comme Patrick Valencia, adjoint du solliciteur général de l'Iowa, accusent le pacte de contourner la procédure prévue par la Constitution, et ses partisans s'attendent à un procès si le seuil est franchi. « Nous sommes sur la ligne des cinq yards », assure Alyssa Cass, stratège de la campagne.