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UN JOUR, UN PAYS

Ile Maurice, vingt heures trente

UN JOUR, UN PAYS Source : EPOC - création IA

À Camp-Levieux, au sud de Port-Louis, une femme de 27 ans a été grièvement blessée par la balle d'un policier, et le quartier s'est embrasé. Des manifestations contre les robinets à sec et la vie chère agitaient déjà le pays depuis une semaine. Puis la colère a gagné d'autres localités. Des hommes masqués s'en sont pris aux postes de police. Quant à l'auteur du tir, il a été placé en détention provisoire, et la jeune femme a dû être opérée.

Depuis, l'île a vécu sous un couvre-feu reconduit nuit après nuit, d'abord de 20 h 30 à 5 h, puis de 22 h à 4 h 30 pour laisser aux fidèles le temps des prières. La police a compté 94 arrestations, dont 16 mineurs et un policier. Sept agents ont été blessés. Et le Metro Express s'est arrêté une semaine. Navin Ramgoolam accuse les réseaux de trafiquants de drogue d'être derrière les violences, en représailles aux opérations menées contre eux, et son gouvernement a évoqué des poursuites au titre de la loi antiterroriste. « Nous commençons à sortir des jours sombres », a assuré le Premier ministre le 16 octobre, au journal télévisé de la MBC.

Le pays tient sur un caillou volcanique de 1 865 kilomètres carrés, posé dans l'océan Indien à quelque 2 000 kilomètres des côtes africaines et 800 de Madagascar. Tout autour, une barrière de corail. Au centre, le plateau reçoit les pluies des alizés, quand l'ouest, bien plus sec, laisse encore pousser la canne. Avec La Réunion, l'île appartient aux Mascareignes. La République mauricienne s'étend aussi sur Rodrigues, à 560 kilomètres à l'est, sur les deux îlots d'Agaléga et sur les bancs de Saint-Brandon. Environ 1,2 million de personnes y vivent. C'est ici qu'a disparu le dodo, exterminé en moins d'un siècle.

Port-Louis avait déjà vécu sous l'état d'urgence en janvier 1968, quand des heurts entre Créoles et musulmans avaient fait plus de vingt morts, à deux mois de l'indépendance.

Les Hollandais avaient donné à l'île le nom de leur stathouder, Maurice de Nassau, avant de l'abandonner. Après eux, la France l'a prise et rebaptisée Île de France, et c'est un gouverneur malouin, Mahé de La Bourdonnais, qui a fait de Port-Louis un port et une ville. Grand Port, la seule victoire navale française gravée sur l'Arc de triomphe, a été remportée dans ses eaux en 1810. Elle n'a rien empêché. Moins de quatre mois plus tard, les Britanniques ont débarqué au nord, et Londres a gardé l'île jusqu'à l'indépendance. Les colons ont conservé leur langue et leur Code civil, si bien que le créole, à base française, domine encore dans les rues alors que l'anglais reste la langue du Parlement.

L'abolition de l'esclavage, en 1835, a vidé les champs de canne. Il fallait des bras. Pour les trouver, les planteurs ont fait venir d'Inde des travailleurs engagés, près d'un demi-million jusqu'en 1920, tous débarqués sur le même quai de Port-Louis, l'Aapravasi Ghat, aujourd'hui classé par l'Unesco. Leurs descendants, hindous et musulmans, forment environ les deux tiers de la population, à côté des Créoles, de souche africaine et malgache, et des Sino-Mauriciens. Quatre communautés sont même inscrites dans la Constitution, et chaque candidat doit déclarer la sienne pour alimenter un mécanisme de « meilleurs perdants » qui attribue jusqu'à huit sièges correctifs après le scrutin. Le Premier ministre a promis d'y mettre fin. Quant à la canne, elle ne pèse plus grand-chose dans une économie tirée par le tourisme, la finance offshore et le textile.

Le pouvoir, deux familles se le disputent depuis 1968. Sir Seewoosagur Ramgoolam a négocié l'indépendance et gouverné quatorze ans, jusqu'à ce qu'Anerood Jugnauth le batte en 1982 et finisse, bien plus tard, par passer la main à son fils Pravind. Le fils de Sir Seewoosagur, Navin, en est à son troisième mandat. En novembre 2024, son Alliance du changement a remporté les soixante sièges en jeu sur l'île principale, un score que le pays avait déjà connu en 1982 et en 1995, et pas un siège n'est allé au Mouvement socialiste militant de Pravind Jugnauth. La campagne avait été empoisonnée par Missié Moustass, un compte anonyme qui diffusait des enregistrements de conversations entre policiers, ministres, avocats et journalistes, au point que le gouvernement sortant a tenté de suspendre les réseaux sociaux.

Que pèse une majorité de soixante sièges face à l'émeute ? Paul Bérenger, fondateur du Mouvement militant mauricien et seul Premier ministre non hindou de l'histoire du pays, était entré au gouvernement comme vice-Premier ministre au lendemain de cette victoire. Il dirige aujourd'hui un nouveau parti, le Fron Militan Progresis. « Le plus tôt Navin Ramgoolam ne sera plus Premier ministre, mieux ce sera pour le pays », a-t-il lancé le 17 octobre. Ses critiques visent le projet de loi sur la police et ses pouvoirs de couvre-feu, ainsi que la future National Crime Agency, appelée à remplacer la commission chargée des crimes financiers, dont les textes arrivent devant l'Assemblée à partir du 20 octobre. Il ne connaît, dit-il, aucun grand trafiquant arrêté puis jugé.

Les Chagos, Londres les avait détachées de la colonie en 1965 pour louer Diego Garcia aux Américains, avant d'en expulser les habitants vers Maurice et les Seychelles. Il a fallu un avis de la Cour internationale de justice, en 2019, puis des années de négociation pour que le Royaume-Uni signe, en mai 2025, la rétrocession de l'archipel, contre un bail de 99 ans sur la base militaire. Donald Trump y a vu, en avril, un « acte de grande stupidité ». La ratification est bloquée à Westminster. Andy Burnham, à Downing Street depuis juillet, a promis à Navin Ramgoolam, lors d'un appel téléphonique le 21 septembre, de « tout mettre en œuvre » avec Washington pour la débloquer.

À New York, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, le chef de la diplomatie mauricienne, Ritesh Ramful, devait en reparler avec son homologue Ed Miliband. Les Chagossiens attendent toujours de savoir s'ils pourront rentrer ailleurs qu'à Diego Garcia.