Les bureaux de vote ont ouvert ce dimanche matin à Bissau, sous la garde de soldats en armes, et pour la première fois depuis le coup d'État de novembre dernier, les Bissau-Guinéens sont appelés aux urnes. La question imprimée sur le bulletin tient en une ligne : faut-il adopter une nouvelle Constitution ? Deux cases, oui ou non. Celui qui la soumet au suffrage, le général Horta N'Tam, a pris le pouvoir par les armes il y a neuf mois et n'a jamais été élu. Le texte qu'il défend renforcerait considérablement les pouvoirs de la fonction qu'il occupe déjà.
Trois jours avant le vote, le président de transition avait lancé sur les ondes nationales un appel à une participation « massive et dans le calme ». « Voter, c'est faire entendre notre voix », a-t-il déclaré, présentant la consultation comme une « étape importante pour les institutions » et l'occasion de bâtir « une Guinée-Bissau plus stable, unie et confiante en son avenir ». Ce dimanche, la même antenne diffusait des images de files clairsemées devant certains bureaux de la capitale, tandis que d'autres se remplissaient à l'ouverture.
Le projet soumis aux électeurs fait glisser le pays vers un exécutif présidentiel dominant. Le chef de l'État y présiderait le Conseil des ministres, nommerait et révoquerait le Premier ministre sans égard à la majorité de l'Assemblée nationale, créerait ou supprimerait des ministères à sa guise, et conserverait le droit de dissoudre le Parlement. Le même texte réduit le poids de la représentation élue : le nombre de députés passerait de 102 à 65, celui des circonscriptions de 29 à 12. Les conditions d'accès à la candidature présidentielle se durcissent nettement, avec cinq années de résidence permanente exigées avant le scrutin, un cautionnement de 50 millions de francs CFA, soit environ 90 000 dollars, et, pour les partis, un seuil de 5 000 adhérents dont au moins 300 dans chaque région. La réforme crée aussi une Cour constitutionnelle, jusqu'ici absente de l'architecture judiciaire du pays.
Les autorités de transition défendent une remise en ordre. Le régime issu de l'ancienne Constitution, plaident-elles, entretenait une rivalité permanente entre la présidence et le gouvernement, source des blocages qui ont miné la vie politique. Le général Tomás Djassi, l'une des figures militaires du pouvoir, a présenté la réforme comme le moyen de doter le pays d'institutions capables de fonctionner sans se paralyser. Pour ses promoteurs, clarifier la ligne d'autorité, c'est prévenir les crises qui, depuis des décennies, se terminent au son des armes.
L'opposition y voit l'inverse. Le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, le PAIGC, formation historique de la lutte anticoloniale et première force parlementaire du pays, a appelé ses partisans à ne pas prendre part au vote. Il conteste d'abord la méthode : un texte rédigé par le Conseil national de transition, un organe désigné et non élu, adopté le 13 janvier sans dialogue national associant les partis et la société civile. Il conteste ensuite le fond, une concentration des pouvoirs entre les mains du président et un affaiblissement du Parlement. Muniro Conté, porte-parole de l'opposition, dénonce un scrutin dépourvu de garanties de pluralisme. Le parti invoque enfin des « restrictions croissantes » sur les activités politiques et une possible violation des protocoles de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. La CEDEAO, de son côté, a rejeté le chronogramme de la transition.
Umaro Sissoco Embaló, président depuis 2020, a été chassé du pouvoir le 26 novembre 2025 par un coup d'État militaire, alors que le pays attendait encore les résultats d'une présidentielle qu'il disputait. Le lendemain, le général Horta N'Tam était investi président d'une transition d'un an. Chef d'état-major de l'armée de terre nommé par Embaló lui-même, ancien commandant de la garde présidentielle, formé en Union soviétique aux transmissions radio, cet officier d'environ 66 ans issu de la communauté balante s'est autopromu général de division en janvier. La Cour suprême a rendu un avis favorable à la consultation, et le décret de convocation avait été signé le 6 juillet.
Le scrutin de ce dimanche n'a rien d'anodin dans un pays qui n'a jamais vu un président achever son mandat sans être renversé, contraint au départ ou tué. Depuis l'indépendance arrachée au Portugal en 1974, la Guinée-Bissau a enchaîné coups d'État réussis et tentatives avortées, au point de devenir un cas d'école de l'instabilité ouest-africaine. Embaló affirmait lui-même avoir survécu à plusieurs putschs durant son quinquennat. Le scénario n'est pas isolé : dans une séquence qui traverse le Mali, le Burkina Faso et la Guinée voisine, des militaires arrivés au pouvoir par la force ont entrepris de réécrire les règles institutionnelles avant d'organiser des scrutins. À chaque fois revient la même promesse d'un État plus solide, et la même inquiétude d'un pouvoir personnel verrouillé pour durer. Bissau, capitale d'un pays de moins de deux millions et demi d'habitants, longtemps qualifié de « narco-État » pour la cocaïne qui transite par ses côtes et ses îles, se retrouve à son tour à ce carrefour.
Le calendrier ajoute au trouble. La présidentielle et les législatives sont fixées au 6 décembre, un peu plus de trois mois après le référendum. Un oui installerait les nouvelles règles du jeu avant même que les électeurs aient désigné ceux qui les appliqueront. Un non renverrait la junte à sa seule Charte de transition et à un vide institutionnel dont personne, à Bissau, ne mesure vraiment les conséquences.
Les résultats ne seront pas connus avant plusieurs jours. Faute d'une opposition qui a choisi la chaise vide, la question n'est pas tant de savoir si le oui l'emportera que de mesurer combien d'électeurs se seront déplacés pour approuver un texte qu'une partie de la classe politique refuse de reconnaître. Le général N'Tam réclamait une participation « massive ». C'est là, plus que dans le résultat, que se jouera la légitimité de son référendum.