BIELORUSSIE - ANNIVERSAIRE
Alexandre Loukachenko, le dernier satrape de Moscou

Alexandre Grigoriévitch Loukachenko est né le 30 août 1954 dans le village de Kopys, en Biélorussie soviétique. Il célèbre aujourd'hui ses 71 ans.
Son enfance se déroule dans un milieu rural marqué par la pauvreté et l’empreinte lourde du système soviétique. Fils d’une mère célibataire, il grandit dans une société où la discipline et la loyauté envers l’État constituent les valeurs premières. Cette origine modeste et solitaire façonnera son rapport au pouvoir, nourrissant une volonté tenace de s’imposer et de dominer.
Après des études d’histoire à l’université de Mogilev, puis un passage par l’Académie agricole, Loukachenko s’oriente rapidement vers des fonctions de gestion collective et de direction d’exploitations agricoles d’État, où il s’imprègne des logiques hiérarchiques et autoritaires du système soviétique. Parallèlement, il suit une carrière militaire dans la milice et l’armée, gravissant les échelons par sa discipline et son sens de la verticalité du pouvoir.
Dans les années 1980, alors que la perestroïka secoue l’URSS, Loukachenko adopte un profil de fonctionnaire loyal au Parti communiste. En 1990, il est élu député au Soviet suprême de Biélorussie, profitant de la désorganisation du système politique post-soviétique. Son ascension est fulgurante : il se fait remarquer comme président de la commission anti-corruption, rôle qu’il utilise pour se forger une image d’homme simple, incorruptible, proche du peuple et intransigeant face aux élites.
En 1994, dans le chaos de l’indépendance récente et des réformes économiques douloureuses, il se présente à la première élection présidentielle du pays. Exploitant le désarroi populaire, il remporte une victoire écrasante. Dès son arrivée au pouvoir, il réinstaure un style de gouvernement autoritaire inspiré des structures soviétiques. Refusant les privatisations massives et les réformes libérales, il choisit de maintenir une économie étatisée et centralisée, ce qui lui assure le soutien d’une partie de la population lassée de l’instabilité.
Dès la fin des années 1990, Loukachenko organise des référendums constitutionnels qui renforcent considérablement ses pouvoirs. Le système parlementaire est affaibli, les contre-pouvoirs réduits à néant. Son autorité devient absolue, au point que la presse occidentale et de nombreuses ONG commencent à le qualifier de « dernier dictateur d’Europe ». L’appareil sécuritaire et policier, renforcé par le KGB biélorusse, est utilisé pour réprimer toute opposition, contrôler les médias et encadrer la société civile.
Sur le plan international, Loukachenko mise très tôt sur l’alliance stratégique avec la Russie. Il se positionne comme un partenaire loyal de Moscou, acceptant des accords énergétiques avantageux en échange d’une dépendance accrue. La Biélorussie devient ainsi un État-tampon entre la Russie et l’Union européenne, verrouillé politiquement par son président. Les tentatives de rapprochement avec l’Ouest restent superficielles et servent surtout de levier pour négocier avec le Kremlin.
Au début des années 2000, alors que l’Ukraine et la Géorgie connaissent des révolutions démocratiques, Loukachenko s’emploie à prévenir toute contagion politique. Les manifestations sont systématiquement dispersées, les opposants arrêtés ou contraints à l’exil. Les élections, régulièrement dénoncées comme frauduleuses par les observateurs internationaux, lui permettent de rester au pouvoir sans partage.
La décennie 2010 accentue encore ce pouvoir personnel. Loukachenko fait face à des contestations sociales grandissantes, mais il renforce son contrôle par un mélange de répression brutale et de propagande nationaliste. Il se présente comme le garant de la stabilité face au chaos ukrainien ou aux menaces occidentales. En 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, sa marge de manœuvre vis-à-vis de Moscou se réduit encore : il doit composer avec une dépendance énergétique et militaire croissante, tout en cherchant à maintenir une illusion d’indépendance.
L’élection présidentielle de 2020 marque un tournant. Face à une mobilisation populaire inédite, galvanisée par des figures comme Svetlana Tikhanovskaïa, Loukachenko proclame une victoire écrasante largement considérée comme truquée. Des manifestations massives éclatent dans tout le pays, réprimées par une violence policière inédite. Arrestations, tortures, disparitions : la répression atteint une intensité rarement vue en Europe depuis la fin de la guerre froide. Loukachenko s’appuie directement sur le soutien de Vladimir Poutine, qui lui offre aide financière, diplomatique et sécuritaire.
Depuis, la Biélorussie vit sous un régime de terreur institutionnalisée. Loukachenko a verrouillé tous les espaces de contestation. Les médias indépendants sont dissous, les ONG interdites, les opposants exilés ou emprisonnés. Le pays est devenu un satellite de Moscou, participant activement au soutien logistique de l’invasion russe en Ukraine déclenchée en 2022. Les bases biélorusses servent de points d’appui aux forces russes, et Loukachenko se pose en allié indéfectible de Poutine, au prix d’une perte quasi totale de souveraineté.
En 2025, après plus de trente ans au pouvoir, Loukachenko reste président. Son autorité repose sur une combinaison de peur, de surveillance et de dépendance envers la Russie. L’économie est exsangue, maintenue artificiellement par les subsides russes et par un appareil répressif qui empêche toute contestation sociale de se transformer en mouvement politique. Sa trajectoire illustre l’enracinement d’un pouvoir autoritaire dans l’espace post-soviétique : une dictature personnelle construite sur la nostalgie soviétique et scellée par l’allégeance à Moscou.