JAMAÏQUE - LEGISLATIVES DU 3 SEPTEMBRE
Stabilité ou changement : la Jamaïque au bord du vote décisif

Rendez-vous démocratique
Le 3 septembre 2025, les Jamaïcains éliront leurs 63 députés pour un mandat de cinq ans. La date a été annoncée le 10 août par le premier ministre Andrew Holness, et le gouverneur général Sir Patrick Allen a aussitôt dissous le Parlement. La nomination des candidats a eu lieu le 18 août, laissant à tous seulement quinze jours pour convaincre. Le pays compte environ 2,1 millions d’électeurs, mais l’abstention atteint des niveaux inquiétants : en 2020, moins de 38 % des inscrits se sont déplacés. Les analystes évoquent la pandémie mais surtout la défiance envers les partis traditionnels : beaucoup considèrent le Jamaica Labour Party (JLP) et le People’s National Party (PNP) comme « deux maux ».
La journée de nomination a toutefois montré un regain d’engagement. Le JLP et le PNP ont chacun inscrit 63 candidats. Au total 189 personnes – 136 hommes et 53 femmes – brigueront un siège. Le Jamaica Progressive Party présente quarante?sept candidats et le United Independents’ Congress sept. Pour se porter candidat, il faut être citoyen jamaïcain ou du Commonwealth, avoir au moins 21 ans, recueillir deux parrainages et verser un dépôt, un rituel hérité des institutions coloniales.
Outre le scrutin général, quatre élections partielles auront lieu à Kingston et Saint?Andrew le même jour pour combler des sièges municipaux vacants. Tom Tavares Finson, représentant du JLP à la Commission, s’est félicité d’une nomination « sans incident » et a assuré que son parti partait favori. Andrew Holness, après avoir déposé sa candidature dans West Central St Andrew, a déclaré que les électeurs choisiraient « la stabilité ». Le PNP a reconnu des ratés, mais son secrétaire général Dayton Campbell a expliqué que l’équipe était désormais en ordre de bataille. Son président Mark Golding a qualifié la journée de « démonstration de préparation » et a promis de détailler son programme « Mission Jamaica Love ».
La campagne s’annonce serrée : le JLP vise un troisième mandat et le PNP espère revenir aux affaires pour la première fois depuis 2016. Entre ces deux géants, les petits partis tentent d’exister. Le JPP et le mouvement Jamaica First (JFM) avaient annoncé une alliance en faveur d’un gouvernement d’unité nationale, mais elle a volé en éclats. Le JFM évoque la justice et la spiritualité tandis que le JPP prône l’intégrité. Même sans élus sortants, ces formations pourraient priver les grands d’une poignée de voix décisives.
La faiblesse de la participation demeure le principal défi démocratique. Plusieurs éditorialistes mettent en garde contre une culture politique agressive qui décourage les indécis. Le Jamaica Observer rappelle que les souvenirs de violences électorales et d’« garrisons » pèsent encore et que des scandales de corruption ont miné la confiance. Lors d’une émission de radio, le général du PNP Dayton Campbell a proposé que les chefs des deux partis lancent ensemble un appel à la retenue. Les militants les plus radicaux sont avertis : les excès de langage pourraient encore repousser une partie des 31 % d’électeurs indécis mesurés par les sondages.
Cette élection se déroule dans un contexte économique paradoxal : le chômage est à 3,3 % et l’inflation modérée, mais le coût de la vie demeure élevé et les inégalités sont criantes. Les jeunes de 18 à 24 ans représentent une cohorte décisive : plus de la moitié se déclarent indécis ou peu enclins à voter. Les communautés rurales et la diaspora, que l’opposition veut intégrer au Sénat, seront également courtisées. Des journalistes du Jamaica Observer rappellent que la participation aux élections locales de février 2024 n’était que de 29,6 % et que l’objectif devrait être de dépasser 70 %; ils soulignent que voter protège la démocratie et oblige les dirigeants à rendre des comptes. Dans cette perspective, le scrutin du 3 septembre sera un test décisif pour la confiance publique et pour la capacité des partis à mobiliser un électorat désabusé.
En 2020, le JLP avait remporté 49 sièges, mais l’opposition rappelle que cette victoire reposait sur une participation réduite. La liste électorale compte 2 077 799 inscrits, et des primo?votants pourraient influer sur l’issue du scrutin. Les divisions municipales votant le même jour serviront de baromètre local de l’humeur électorale cette année encore plus.
Programmes en duel
Deux visions s’affrontent dans cette campagne. Le Jamaica Labour Party (JLP) mise sur la continuité et affirme que son bilan – 280 000 emplois créés, chômage à 3,3 % et baisse de 40 % des homicides – démontre l’efficacité de sa stratégie. Le People’s National Party (PNP), lui, promet un virage vers l’équité et la souveraineté, estimant que la croissance ne profite pas à tous. Pour les observateurs, l’élection est un choix décisif entre deux paradigmes : l’un misant sur la croissance et la stabilité et l’autre sur la redistribution et la réforme.
Le manifeste « Choose Jamaica » du JLP repose sur la discipline budgétaire et l’investissement privé. Le parti veut finaliser des routes et moderniser les réseaux d’eau, développer l’économie numérique et encourager l’industrie légère. Il mise sur des programmes d’apprentissage pour connecter les jeunes au marché du travail et propose des micro?prêts pour les entrepreneurs ruraux. Holness vante la stabilité macroéconomique acquise avec le soutien du FMI et souligne l’importance de maintenir la confiance des investisseurs. La stratégie sécuritaire reste centrale : renforcer les zones d’état d’urgence, moderniser la police et utiliser des technologies de surveillance pour endiguer la violence. Le JLP insiste également sur la maîtrise de l’inflation et la réduction de la dette publique.
De son côté, le PNP présente sa « Mission Jamaica Love » comme un programme de justice sociale. Il promet de construire 50 000 logements, de subventionner les dépôts pour l’accession à la propriété et de doubler les repas scolaires. Il annonce des investissements massifs pour aider les seniors (repas et soins), combler la fracture numérique en fournissant des appareils et des formations, créer un corps de travailleurs sociaux et financer l’innovation des jeunes avec des fonds destinés à appuyer des milliers d’entreprises et à mettre en place des hubs d’emploi régionaux. Le parti entend également soutenir des projets communautaires portés par des organisations religieuses.
Sur le plan institutionnel, le PNP plaide pour fixer les dates des élections, limiter le nombre de mandats et élargir le Sénat à la diaspora, aux personnes handicapées et à des communautés comme les Rastafari et les Marrons. Il propose des procédures d’impeachment et de rappel des élus et veut remplacer la monarchie par une république avec la Cour caribéenne de justice comme ultime juridiction. Ces réformes visent à renforcer la transparence et à inclure des voix marginalisées.
Les deux programmes reflètent des philosophies opposées. Le JLP défend une approche libérale où la croissance et l’investissement privé sont les moteurs du développement et où la stabilité monétaire et la fermeté sécuritaire attirent des capitaux. Le PNP insiste sur la redistribution et l’inclusion : il juge que sans justice sociale, la Jamaïque ne peut être stable et propose de transformer les institutions héritées du colonialisme. Pour l’opposition, la fin de la monarchie et l’élargissement du Sénat donneraient une parole nouvelle à ceux qui ne se sentent pas représentés. En matière de sécurité, elle critique les états d’urgence prolongés et propose d’investir dans la prévention.
Chaque parti fait face à des critiques. Des électeurs reprochent au JLP d’ignorer l’environnement et de privilégier des projets lourds. D’autres craignent qu’une répression accrue ne restreigne les libertés civiles. Le PNP est accusé d’irréalisme budgétaire : des analystes se demandent comment financer simultanément les logements, les programmes sociaux et les réformes institutionnelles, craignant un endettement massif. Mark Golding répond que la justice sociale exige une fiscalité plus progressive et une lutte renforcée contre l’évasion fiscale. Ces débats soulignent les tensions entre continuité et changement. Quoi qu’il arrive, le prochain gouvernement devra répondre à des défis urgents : créer des emplois, maîtriser le coût de la vie, améliorer l’accès à la santé et à l’éducation et préparer le pays aux ouragans. Les électeurs devront choisir entre la stabilité promise par le JLP et le projet de transformation porté par le PNP, tout en espérant que la future administration conciliera croissance et équité.
Sondages et équations électorales
Alors que la campagne bat son plein, les sondages alimentent les conversations. Selon un sondage Don Anderson réalisé mi?août, le People’s National Party (PNP) recueillait 34,7 % des intentions de vote contre 33,9 % pour le Jamaica Labour Party (JLP), soit une avance de 0,8 point. L’enquête indique surtout qu’environ 31,4 % des personnes interrogées se déclarent indécises ou refusent de répondre. Ce réservoir explique la fébrilité des deux camps. Les hommes penchent légèrement vers l’opposition, tandis que les femmes et les classes moyennes soutiennent davantage le parti au pouvoir. Les électeurs âgés restent attachés au PNP. La cohorte des 18–24 ans est la plus imprévisible : 52,5 % se disent indécis ou abstentionnistes. Cette désaffection reflète une défiance envers la classe politique, mais offre une opportunité à qui saura mobiliser cette génération préoccupée par l’emploi, le coût de la vie et l’insécurité. Le JLP récuse ces chiffres et affirme que ses enquêtes internes lui donnent une avance confortable, tandis que le PNP y voit la confirmation d’un désir de changement. La marge d’erreur laisse la course ouverte ; c’est la mobilisation des indécis qui tranchera.
Les tacticiens examinent donc la carte électorale. Une analyse du Gleaner estime que le PNP doit conquérir au moins 18 sièges supplémentaires pour former un gouvernement, tandis que le JLP ne peut se permettre d’en perdre plus de 17. Le JLP s’appuie sur des bastions urbains comme Kingston, Saint Catherine et Clarendon, où les programmes de logement et de routes lui assurent un socle. Le PNP domine dans les paroisses de Westmoreland et Hanover mais doit reconquérir des sièges perdus en 2020. Des circonscriptions rurales ou côtières, notamment à Saint Elizabeth, sont considérées comme des baromètres. Les ouragans et les infrastructures inachevées pourraient y influencer le vote, tout comme la performance de jeunes députés élus en 2020. À l’ouest, l’opposition mise sur la colère liée au coût de la vie; le parti au pouvoir, lui, revendique son bilan économique et la stabilité. Un taux de chômage bas de 3,3 % et une baisse des homicides de plus de 40 % sont mis en avant pour rassurer les indécis.
La diversité des candidatures montre que la politique jamaïcaine ne se limite pas au duel JLP?PNP. L’Electoral Office a enregistré 189 candidats pour 63 sièges, dont 136 hommes et 53 femmes. Les deux grands partis présentent chacun une liste complète de 63 candidats. Le Jamaica Progressive Party (JPP) en aligne 47, le United Independents’ Congress (UIC) sept, et neuf indépendants se présentent. Une alliance annoncée entre le JPP et le mouvement Jamaica First a été rompue quelques jours après son lancement en raison de divergences idéologiques. Les candidats se sont inscrits le 18 août avec un dépôt de 15 000 dollars et doivent être citoyens jamaïcains ou du Commonwealth, âgés de 21 ans ou plus et parrainés par deux électeurs. Cette caution n’est remboursée qu’au?delà de 12,5 % des suffrages, ce qui décourage les candidatures fantaisistes. Quatre élections partielles seront organisées le même jour dans des divisions de Kingston et Saint?Andrew, offrant un test local pour les partis.
Au?delà de ces chiffres, l’issue dépendra du taux de participation. En 2020, seulement 38 % des électeurs se sont rendus aux urnes. Des éditorialistes rappellent que l’objectif devrait être de dépasser les 70 % pour légitimer la gouvernance et que l’abstention est alimentée par la corruption, l’inefficacité des services publics et l’absence de débats sur les enjeux sociaux. Les partis multiplient donc les appels civiques, mais la lassitude demeure. Les jeunes citent la difficulté de trouver un travail, le coût de la vie et la violence comme raisons de leur scepticisme. Une mobilisation dans les paroisses rurales et parmi les 18–24 ans pourrait bouleverser les pronostics. Si les sondages montrent un pays partagé entre stabilité et changement, la campagne révèle une société en quête de solutions concrètes. Les forces en présence devront convaincre que leur programme ne se limite pas à des slogans mais propose des réponses à l’insécurité, au coût de la vie et au manque d’opportunités. Entre incertitudes sondagières, calculs de sièges et fragmentation des candidatures, le scrutin du 3 septembre pourrait marquer un tournant pour la démocratie jamaïcaine.
Participation et refondation démocratique
La démocratie jamaïcaine fait face à un paradoxe : plus les débats semblent cruciaux, plus les électeurs désertent les urnes. En 2020, moins de 38 % des électeurs se sont déplacés, et les élections locales de 2024 n’ont mobilisé que 29,6 % des inscrits. Des chroniqueurs rappellent que l’abstention favorise la capture de l’État par des clientèles et affaiblit les institutions. Selon eux, un taux de participation d’au moins 70 % serait nécessaire pour légitimer la législature. Cette désaffection s’explique par l’histoire de violence politique, les « garrisons » contrôlées par des gangs et les scandales de corruption qui ont érodé la confiance. De nombreux électeurs, en particulier des chrétiens évangéliques, considèrent les deux principaux partis comme « deux maux ». Pour eux, voter semble inutile, d’autant que beaucoup de candidats réutilisent les mêmes promesses. Les éditorialistes soulignent pourtant que l’abstention ne punit que les citoyens eux?mêmes : plus le taux est bas, plus les élus sont redevables à leurs financiers et moins au peuple.
Face à ce constat, plusieurs tribunes appellent à une campagne civilisée centrée sur les idées. Elles dénoncent les attaques personnelles et les slogans injurieux qui rappellent les heures sombres des années 1970. Les chroniqueurs du Jamaica Observer exhortent les leaders à « baisser le ton » et à privilégier des débats sur la santé, l’éducation ou la violence plutôt que d’entretenir une polarisation stérile. Une autre tribune insiste sur la responsabilité individuelle du vote, rappelant qu’il permet de choisir des représentants qui amélioreront les services publics, influenceront la fiscalité et créeront des opportunités pour les jeunes. Voter est aussi un moyen de réduire l’influence de l’argent et des réseaux criminels sur la vie publique. Les militants de la société civile organisent des campagnes d’inscription électorale et des forums pour expliquer que l’abstention revient à laisser d’autres décider de l’avenir. Ils rappellent que le suffrage universel est un droit conquis de haute lutte et que y renoncer serait trahir ceux qui se sont battus pour l’obtenir.
L’un des points forts du programme du People’s National Party réside dans sa volonté de réformer les institutions. La formation propose d’inscrire des dates fixes pour les élections générales et de limiter le nombre de mandats. Elle souhaite également élargir le Sénat à des représentants de la diaspora, des personnes handicapées et des communautés culturelles et religieuses. Elle prévoit d’introduire des mécanismes d’impeachment et de rappel des élus et de remplacer la monarchie par une république avec la Cour caribéenne de justice comme ultime juridiction. Ces propositions visent à renforcer l’accountability et à donner voix à des groupes souvent exclus du débat. Le JLP prône la stabilité ; Andrew Holness affirme qu’une transition constitutionnelle doit être soigneusement préparée mais reste flou sur les dates fixes et l’extension du Sénat. Ce contraste met en lumière le clivage entre une démarche conservatrice et une vision de refondation démocratique. De nombreux citoyens soutiennent l’idée de révisions constitutionnelles, mais d’autres redoutent que ces chantiers détournent l’attention des problèmes économiques et sécuritaires immédiats.
Outre les institutions, les programmes révèlent des conceptions différentes du bien-être collectif. Le PNP promet des fonds pour les seniors, l’accès au numérique et des initiatives pour les jeunes entrepreneurs. Il mise sur la redistribution, un filet social renforcé et la reconnaissance de groupes historiquement marginalisés. Le JLP souligne qu’il a créé plus de 280 000 emplois et réduit les homicides de moitié. Il promet de poursuivre les réformes économiques et de moderniser les infrastructures. Ces divergences obligent les électeurs à se prononcer sur des modèles de société opposés : l’un valorise la croissance économique comme moteur du progrès, l’autre insiste sur l’équité et la réforme institutionnelle. Les éditorialistes rappellent que quel que soit le gagnant, il devra s’attaquer à la corruption, améliorer l’accès à l’éducation et à la santé et lutter contre la violence. La confiance ne se restaurera que si le prochain gouvernement donne la priorité à l’intérêt général. Le vote du 3 septembre ne déterminera pas seulement un Parlement : il testera la capacité des Jamaïcains à transformer leur culture politique et à ouvrir un nouveau chapitre démocratique. Dans cette île frappée par les ouragans, chaque voix compte et plus que jamais.